Moshava (source : moshava.org)

« L’étude du Talmud par les femmes est unique » Par Michal Tukochinsky, 12 avril 2011, The Jewish Week

Une révolution silencieuse est en cours au sein de la deuxième génération des femmes qui étudient le Talmud. Au commencement, l’apprentissage de l’étude du Talmud par les femmes a été mis en place selon le modèle des écoles talmudiques (« yeshivot ») pour hommes. Les étudiantes étaient séparées du monde extérieur et confinées dans leur maison d’étude (« beit midrash ») afin d’être totalement absorbées dans le monde de la Torah (…). Une expression comme « l’annulation de la Torah (« bitoulTorah »)[1] assimilée au fait d’avoir « peu de sommeil, peu de conversation, peu de légèreté » était alors le credo adopté par les femmes qui étudiaient intensément.

L’objectif de la première génération des femmes érudites consistait à faire émerger une génération de femmes « géantes dans la Torah »[2], des femmes qui seraient en mesure d’étudier le Talmud et les commentaires rabbiniques, de rendre des décisions en matière de loi juive (« halakhah ») et ainsi de prendre leur place parmi les meilleurs élèves des écoles talmudiquesdans le monde. Les premiers centres d’études (« midrachot »)[3] ont contribué à faciliter l’apprentissage du Talmud pour les femmes à l’instar des études destinées aux hommes et cet investissement a porté ses fruits. En effet, les femmes occupent à présent des postes supérieurs dans l’enseignement de la Torah.

Je suis un produit de cette vision mais j’appartiens à une génération différente. Mon approche de l’enseignement aux femmes, au « Collège Beren du Beit Morasha de Jérusalem », est autre.

Oui, nos étudiantes doivent couvrir leurs trois pages du Talmud chaque semaine, les classes d’étude (« shiurim », littéralement les cours) nécessitent l’exploration en profondeur des sujets et des commentaires, et notre programme exige des efforts extraordinaires. Cependant, la  maison d’étude (« beit midrach ») destinée aux femmes n’est pas un « clone » des écoles talmudiques (« yechivot »). Plutôt que de refléter l’image d’une école talmudique pour hommes, notre maison d’études reflète la vie elle-même.

 Les défis internes et externes contribuent à la stimulation de notre apprentissage ainsi qu’à son enrichissement permanent. Par exemple, une élève étudiera la question du travail le shabbat au travers des textes classiques mais aussi en usant d’une comparaison avec les créations de l’artiste Escher[4]. Une autre élève examinera l’autorité du Grand Prêtre (« cohen gadol » qui officiait autrefois dans le Temple de Jérusalem) à l’aide d’outils et d’une terminologie juridiques. Ou encore une autre utilisera la philosophie de Jacques Derrida pour analyser la signification de l’acte de donner un « guet» (divorce juif)[5].

LeTalmud(Le Talmud)

Nos études approfondies aux prises avec des idées et les évènements en dehors du lieu d’étude nous aident à construire une vision du monde qui nous permet de comprendre lavie elle-même, et réciproquement (…). Dans notre apprentissage, unepersonne qui se détacherait de la vie afin de se consacrer (exclusivement) à l’étude de la Torah manquerait un élément important de la dimension religieuse de l’étude (…). Notre étude est sérieuse et exigeante, elle nécessite une forte implication dans la vie, tout comme elle requiert un profond investissement dans l’étude elle-même (…). Comme chez nos prédécesseur(e)s, notre étude de la Torah est reliée à l’expérience divine et procure joie, paix intérieure et humilité provenant de la face de l’Infini.

Cette étude qui est connectée et nourrie par la vie est plus appropriée pour les femmes que l’étude qui régente le monde de la Torah au masculin (…) avec moins de conflits et de tensions[6]. Le monde entier de la Torah est en mutation. L’étude analytique du Talmud est en baisse et de nouvelles formes d’études sont actuellement en plein essor, et il paraît clair que les femmes sont des partenaires dans la formulation de cette nouvelle voie dans l’étude de la Torah.

femmes_tudiantleTalmud  (source : smarthmore.edu)

Observer et attendre

Il existe une autre perspective dans l’étude de la Torah par les femmes. En effet, non seulement le contenu et le mode d’apprentissage diffèrent du modèle précédent, mais l’orientation et les buts ont aussi changé. Alors que la génération précédente des femmes étudiant la Torah avait des objectifs clairs et prédéfinis, notre approche est plus tranquille et plus naturelle (…). Bien que notre centre d’étude (« beit midrash ») ait une vision, des principes d’études et suscitent des incitations à l’action ; il est aussi une sorte de « cocotte » qui développe des processus à long terme en vue d’atteindre de nombreuses et d’inattendues directions.

À l’une de nos récentes conférences, une étudiante m’a demandé pourquoi il n’y avait pas plus de conférencières. J’ai répondu que notre système nécessitait de la patience et que je n’étais pas pressée. Les choses bougent et changent. Si on est désespérée ou frustrée, on manquerait la magnifique floraison qui se produit sous nos yeux. (…). Je suis comme la (sœur) de Moïse, Myriam, «regardant de loin pour voir ce qu’il adviendrait de lui »[7]. Myriam se tenait derrière les roseaux, sachant que quelque chose se produirait, ignorant seulement la manière dont Dieu amènerait la rédemption. Tout cela se passe devant mes yeux (…). Quand j’ai récemment senti la nécessité de parvenir à une plus grande étape et ai lancé le programme de  « halakha » (loi juive) pour les femmes, nous l’avons créé au « Beit Morasha de Jérusalem ». Nous l’avons fait, non pas en raison d’une demande féministe pour que les femmes puissent devenir « poskot » (décisionnaires), mais parce qu’il y avait des femmes qui avaient soif de ce programme afin de construire un monde de (Torah plus accompli pour elles-mêmes. Et avec l’aide de Dieu, il y aura des femmes décisionnaires      ( « poskot »), parce que le monde a besoin d’elles[8].

FemmesdnasBethMidrach(Source: ramashwiscontin.com)

Les difficultés

Nous entendons au sein de notre « beit midrash », les difficiles questions auxquelles notre génération est confrontée, qu’elles soient sociales, religieuses, théologiques ou philosophiques. Les problèmes tels que se marier à un âge tardif, les changements dans la famille juive, la confusion émergeant de la dissonance entre l’image des femmes instruites dans la Torah et celles qui se trouvent dans les écrits des Sages du Talmud et plus tard chez les rabbins.

Parfois, nous sommes remplies d’espoir sur le fait que nous pouvons enrichir la « halakhah » ( loi juive ) d’une manière nouvelle, mais nous voyons aussi les difficultés qu’ont les rabbins à inclure des femmes sérieuses dans leurs rangs. Cela nous décourage et nous accable de peine, mais nous sommes à nouveau réconfortées et encouragées grâce à nos découvertes dans la Torah et au soutien de nos étudiantes.

Il n’existe pas de solutions miracles à tous ces problèmes qui frappent à la porte du « beit midrash » (maison d’étude). En contraste avec le modèle traditionnel des écoles talmudiques séparées du monde, notre conscience du monde adoucit notre expérience et nous permet de faire face à ces difficultés. Notre dialoguepermanent avec le monde ne consiste pas seulement à pimenter notre étude mais il est essentiel et nous procure vitalité et stabilité. Par dessus tout, notre foidans le processus nous renforce afin de continuer notre chemin, même si nous ne pouvons pasvoir la fin du chemin ou la trace exacte de là où il nous mènera.

 Michal Tukochinsky dirige The Moshe Green Beit Midrash for Women at Beit Morasha of Jerusalem. Cliquez ici pour l’article original et complet en anglais

 Article traduit par Yaël Soussan, notes de Sonia Sarah Lipsyc

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[1] A entendre par : toute activité qui serait une perte de temps et annulerait donc le temps consacré à l’étude de la Torah. Cette attitude serait si répréhensible - car l’étude est considérée comme un commandement cardinal - qu’elle est assimilée à l’annulation de la Torah.

[2] « Géants de la Torah » expression qui sert à désigner les autorités dans le monde de l’étude et de la loi juives.

[3] Il existe des séminaires pour jeunes filles ou femmes depuis l’action de Sarah Schenirer (1883-1935) qui s’est battue pour les instaurer dans le monde juif afin que les femmes puissent avoir accès à l’étude de la Torah. Toutefois le terme de « beth hamidrach » implique un lieu où l’on n’écoute pas seulement des cours mais où l’on s’adonne à l’étude (« limoud »), ici en l’occurrence du Talmud. Les lieux d’études juives où les femmes étudient le Talmud se nomment « midracha » au pluriel « midrachot », de la racine hébraïque d.r.ch (chercher, interpréter).

[4] Maurice Cornelis Escher (1898 –1972), qui montrait dans ses gravures et lithographies la complexité voire la distorsion des perspectives.

[5] Parchemin que l’homme, seul habilité à donner le divorce dans la loi juive orthodoxe, remet à la femme en présence de témoins.

[6] L’étude du Talmud est comparée dans le Talmud à une guerre, une confrontation avec les textes voire avec son partenaire d’étude. L’auteure laisserait-elle entendre ici que ce ne serait pas le cas entre deux femmes ?!

[7] Exode 2 ; 4. Une erreur s’est glissée dans l’article original nommant Myriam la mère de Moise alors qu’elle était sa sœur à moins que l’auteure ait voulu souligner la dimension maternelle de l’acte de Myriam.

[8]Michal Tukochinsky diffère du point de vue de la philosophe juive orthodoxe et féministe Tamar Ross qui explique dans ses textes comment précisément le féminisme, tant d’un point de vue métaphysique que sociologique, est inhérent à l’évolution d’un judaïsme encore plus juste. Voir son ouvrage “Expanding the Palace of Torah: Orthodoxy and Feminism”, University Press of New England, 2004 et un extrait de la traduction de l’un de ses textes par Hélène Palma, « Quelques incidences du féminisme sur la réalité de la loi juive (halakhique) » dans Quand les femmes lisent la Bible, op cité p 235-256.