Une révolution a lieu depuis maintenant plus de quarante ans dans le judaïsme, en particulier au sein du monde orthodoxe, notamment mais pas exclusivement moderne orthodoxe. Des femmes étudient le Talmud alors que depuis deux mille ans elles n’avaient pas eu accès, dans leur écrasante majorité, à ce cœur de l’étude et de la loi juives. Souvenez-vous du personnage de « Yentl » écrit par I.B Singer (et interprété par Barbara Streisand) qui devait se déguiser en homme pour continuer à goûter aux plaisirs parfois âpres de l’étude talmudique ! J’ai consacré un essai « L’accès des femmes au Talmud : le point de vue traditionnel en question », au sujet de cette dispense ayant glissé vers l’écart et l’exclusion des femmes de l’étude du Talmud[1].

Yentl

Nous en sommes maintenant à la deuxième voire troisième génération de femmes qui étudient le Talmud et qui déjà l’enseignent. Aux Etats-Unis (« Drisha ») et surtout en Israël des lieux fleurissent où les femmes étudient le Talmud (« Matan », « Nichmat », « Migdal Oz », « Elloul »).

A partir de cette connaissance indispensable, elles deviennent avouées rabbiniques (« to’enot rabbinyot ») ou conseillères en loi juive (« yoetsot halakha ») et nuancent par leur présence le paysage jusqu’alors exclusivement masculin du monde de la loi juive (« halakhah »).

N’est-il pas évident que l’inclusion d’un groupe – en l’occurrence ici celui des femmes - d’un domaine d’où il a été exclu si longtemps, suppose que les êtres qui constituent ce groupe, avec toutes les exceptions possibles, viennent avec un vécu historique et personnel qui caractérisera son étude ? Est-ce que pour autant ces singularités seraient liées à l’essence, si tant est qu’il y en ait une, d’être femme ? La tradition juive incline dans ce sens en distinguant des catégories d’entendement qu’elle attribue aux êtres en fonction de leur sexe[2]. Des femmes et des féministes que l’on nomme essentialistes défendent aussi ce point de vue sans pour autant, bien sur, pour les féministes justifier une quelconque discrimination ou exclusion d’un champ d’études et de savoir. D’autres féministes dites égalitaristes pensent, à l’instar de Catherine Vidal, neurobiologiste, que : « La variabilité entre les individus d’un même sexe est telle qu’elle l’emporte le plus souvent sur les variabilités entre les sexes (…). On a pu aussi montrer qu’avec l’apprentissage les hommes et les femmes finissent par atteindre les mêmes performances »[3]. Ainsi les singularités qui seraient propres aux femmes seraient davantage liées à leur réalité existentielle et à une organisation sociale fondant leur quotidien. Il reste que quoi que l’on pense - que l’essence est primordiale ou à l’inverse qu’elle n’existe pas et qu’elle serait de l’ordre d’une construction sociale,- on peut se poser la question de ce qui caractériserait, à ce stade, l’étude des femmes du Talmud.


Le texte ci-dessous, « L’étude du Talmud par les femmes est unique », donne quelques éclairages à ce sujet. Et même, si bien entendu, son opinion n’engage que son auteure, il m’a semblé intéressant de le faire connaître. Michal Tukochinsky codirige avec le rabbin Dr. Benjamin Lau, « le programme avancé de l’étude de la loi juive pour femmes » (Advanced Halacha Program for Women) au » Centre d’Etudes pour femmes Moshe Grenne » (in the Moshe Green Beit Midrash for Women) au sein de la « Beith Morasha de Jérusalem », institution juive orthodoxe.

JeunesfillesdansBethMidrach(Source : Benrenacademy.org)

Dans son article, elle insiste sur le fait de ne pas calquer l’étude talmudique des femmes sur celle des hommes. Il s’agit, à ses yeux, d’une étude plus en connexion avec la vie, et usant d’outils académiques et comparatifs. L’auteur ne désespère pas, même si parfois elle en est peinée, de la lenteur du processus au sein du monde orthodoxe notamment sur l’acceptation des femmes dans le monde du savoir (peu de femmes sont choisies comme intervenantes, peu sont prises en considération dans le monde de la réflexion et des décisions dans la loi juive). Elle se compare à Myriam, qui, dans le récit biblique, patiente en surveillant la nacelle de son jeune frère Moise sur le fleuve du Nil afin de « regarder de loin pour voir ce qu’il adviendrait de lui » (Exode 2;4). Elle avance aussi le fait que cette étude spécifique des femmes changera à long terme l’étude du talmud en général. Enfin, elle s’exprime comme une croyante pour qui la Torah et son étude sont une des manières privilégiées de se relier au divin. Nous publions ci-dessous des larges extraits de son texte, traduit par Yaël Soussan, avec l’insertion de quelques notes personnelles afin d’éclairer le contexte de certains concepts hébraïques. Nous mettrons en ligne d’autres textes sur cette thématique ainsi que sur une autre révolution qui traverse l’étude dans le monde juif : l’étude juive intensive de la Torah[4], du Talmud[5] ou de la Kabbale[6], en Israël, dans des lieux alternatifs, différents des lieux traditionnels. Ces nouveaux endroits, contrairement aux institutions classiques, n’ont pas comme but d’inciter à un retour religieux, laissé à la discrétion de chacun, mais ont pour objectif d’ouvrir les portes de la connaissance des textes de la tradition juive à tout un chacun(e).

Sonia Sarah Lipsyc



[1] Dans Femmes et Judaïsme aujourd’hui, sous ma direction, Edition In Press, Paris, 2008, pages 23-68.

[2] Je traite de cette question dans « Quand les femmes interprètent la loi : le paradigme des filles de Tslélofrad dans la Bible » dans Quand les femmes lisent la Bible, sous la direction de Janine Elkouby et la mienne, Pardès n° 43, Edition In press, Paris, 2007 p 65-92.

[3] Ibid p 74 et note 47.

[4] Dans le judaïsme, il existe une Torah écrite correspondant au Pentateuque et une Torah orale transcrite ultérieurement notamment dans le Talmud.

[5] Il existe deux Talmuds, celui de Jérusalem et celui de Babylone (2-6ème siècle) auquel on se réfère le plus souvent. Les discussions talmudiques sont à la base de la loi juive.

[6] La Kabbale correspond à l’étude du sens mystique de la Torah.