Judaïsmes et Questions de Société

07 février 2016

"Serah’ fille d’Acher ou les modalités de la foi juive"

CoursTalmudNov2009Montréal(Sonia Sarah Lipsyc devant une classe à ALEPH/Montreal)

"Serah’ fille d’Acher ou les modalités de la foi juive", est un commentaire sur le passage de la Torah "Vaéra" (Il apparu) du livre de l'Exode que j'ai écrit le 6.01. 2016, pour le site francophone juif orthodoxe moderne dirigé par Gabriel Abensour et Emmanuel Bloch. Ce site sollicite pour l'année 5776 (2015-2016), chaque semaine, un intervenant (e) pour proposer un éclairage sur le passage biblique lu le shabbat de cette semaine là à la synagogue. 

"Moise et les femmes

Les premiers versets de la paracha qui sera lue ce chabbat, Vaera (Je suis apparu), « Dieu (Elokim) parla à Moise et lui dit : Je suis l’Eternel (Youdkévavké)» etc.[1] dans la continuité des chapitres précédents de l’Exode, s’apparente, sous certains aspects, à l’antidote du poker menteur. Alors que dans ce jeu, le joueur avance ce qu’il n’a pas et bluffe, ici chacun dit qui il est mais la question est de savoir qui va le croire ?

Moïse doute de lui, de sa capacité à faire croire et à être cru : « Qui suis-je que j’aille vers Pharaon et que je fasse sortir les enfants d’Israël d’Egypte ?! ». Il doute donc aussi des autres : « Et voici, ils ne me croiront pas (…) »[2]. La négociation est serrée entre lui et l’Eternel et Moise finit par arracher que son frère Aaron l’accompagne pour rencontrer d’abord  les anciens d’Israël[3]  et plus tard, le pharaon, si ces derniers l’adoubent comme le messager de la délivrance. Mais la partie est loin d’être gagnée… Pourquoi les anciens d’Israël, devraient-ils croire Moïse lorsqu’il leur dira : «  Dieu (Youdkevavke), le Dieu (Eloqué) de vos pères, le Dieu d’Abraham, Isaac et  m’a envoyé vers vous. (Il m’a dit) : « Je vous ferai monter de la pauvreté de l’Egypte (…) vers un pays ruisselant de lait et de miel »[4] , etc. ? Il ne suffit pas de l’affirmer… Encore faut-il le prouver ? Mais comment ?

Une fois de plus, c’est une femme qui aura le mérite de ce discernement. Une fois de plus, car les exemples sont multiples dans la Torah au point que le Talmud attribuera aux femmes, en la matière, un surplus de bina(discernement)[5]. Ces catégories genrées sont à prendre ou à laisser ; nous verrons plus loin comment elles peuvent être intégrées à tout un chacun.

Des femmes, il y en a eu beaucoup dans la vie de Moïse qui l’ont aidé à réaliser sa vocation. Sa sœur Myriam, grâce à qui il doit… sa naissance, puisque selon le midrach, c’est après avoir interpellé son père que celui-ci reprendra femme, son ex-épouse, et engendra Moïse dont Myriam prédit, avant sa naissance, que ce sera un « fils qui sauvera Israël »[6]. C’est pourquoi elle est considérée comme l’une des sept prophétesses d’Israël[7]. Bitya, la fille de pharaon qui l’adoptera… Peut-on être un libérateur sans connaitre les codes de la société dominante ? Sa femme Tsipora qui circoncira leur deuxième fils en chemin, sauvant ainsi Moïse de l’ange de la mort[8].

Et maintenant… ’ la fille d’Acher qui attestera que Moïse est bien la personne qu’il prétend être. Et que le temps de la délivrance, malgré tous ses imbroglios, et quelques soient ses soubresauts, est venu.

 

Les lettres de la libération

Qui est Serah’ que l’on orthographie généralement « sin rèch et h’èth) ? Qu’apprenons-nous d’elle et que pouvons-nous rendre de cet enseignement de sorte que tout apprentissage ne soit pas un rapt mais une reconnaissance ? Il nous faut revenir au livre de la Genèse… Les frères de Joseph reviennent d’Egypte et ils ne savent pas comment annoncer à leur père Jacob que Joseph est encore vivant, de crainte notamment qu’il ne résiste à cette nouvelle bouleversante lui qui est en deuil depuis 22 ans… La tradition juive nous enseigne qu’ils croisent sur leur chemin du retour Serah’, la fille d’Acher qui savait jouer de la harpe et à qui « Dieu avait donné la beauté et la sagesse »[9]. Ils lui demandent d’annoncer la nouvelle à Jacob, alors elle prend sa harpe et chante… « Joseph est encore vivant »[10]. Le vieux patriarche prête attention, une grande joie l’envahit et l’inspiration prophétique (raouh akodech) qui l’avait quitté lui revient. Il sait ainsi que Serah’ dit vrai et pour la remercier de lui avoir en quelque sort redonner la vie, il lui souhaite « que la mort n’ait jamais d’emprise sur toi ». Elle traversa les siècles… Elle se rendit en Egypte avec Jacob et vit l’esclavage, la sortie d’Egypte, la traversée du désert[11], l’entrée en terre d’Israël, etc. A l’instar de quelques rares autres personnages bibliques, elle eut le mérite plus tard « d’entrer vivante au Paradis »[12]. Ainsi Serah’ est celle qui fait le lien entre la Genèse et l’Exode, l’esclavage et la rédemption, la promesse et sa réalisation. C’est pourquoi elle peut reconnaitre et attester que Moïse est le libérateur d’autant plus qu’elle avait été initiée aux règles de ce secret par son père Acher qui lui-même l’avait su par Joseph, Joseph par Jacob, Jacob etc.[13]. « Quand Moïse et Aaron se rendirent auprès des anciens d’Israël[14] et accomplirent les signes (miracles) devant leurs yeux, ils allèrent consulter Serah’, la fille d’Acher et lui dirent : « un homme est venu qui produisit des signes à notre vue de telle et telle façon ». Elle leur dit : « il n’y a rien de réel dans les signes ». Ils ajoutèrent : » Il a dit « pakod yifkod » (à savoir « et souvenir Dieu se souviendra »[15]). Elle leur dit : « c’est bien l’homme qui délivrera Israël d’Egypte car c’est que j’ai entendu de mon père, péh péh, de l’expression « pakod pakadeti » : « Souvenir Je me souviendrai »[16]. Aussitôt le peuple crut en son Dieu et en son messager comme il est dit : « Le peuple crut quand ils entendirent que Youdkévavké s’était souvenu des enfants d’Israël »[17]. La rencontre de Moïse avec les anciens d’Israël se passa comme l’Eternel l’avait annoncé à Moïse à partir de cette expression « pakod pakadeti » (péh péh) qui résonne comme un sésame[18]. Les signes de la rédemption sont des lettres comme nous l’enseignent encore les Chapitres de Rabbi Eliezer : « les cinq lettres doubles – de l’alphabet hébraïque celles qui ont des finales kaf, mèm, noun, péh et tsadèh – de la Torah tiennent toutes du secret de la rédemption » et de donner des exemples jusqu’à notre passage.

Un Dieu qui, tôt ou tard, tient ses promesses

La croyance (émouna) dans la tradition juive pourrait être définie comme la fidélité (neémanout) à une connaissance. Les deux termes d’ailleurs dérivent de la même racine « aleph mèm noun ». Elle est rivée à la connaissance du nom de Dieu sous son nom de youdkevavké : un Dieu créateur de l’univers, qui intervient dans l’histoire des humains, qui fait des promesses de libération et les réalise. Mais les patriarches et les matriarches, et toutes les générations, avant ce temps-là de la sortie d’Egypte, n’ont eu connaissance que des engagements de Dieu, point encore de ses accomplissements. C’est l’enseignement majeur du début de notre paracha : « Dieu (Elokim) parla à Moïse et lui dit : Je suis Dieu (Youdkevavke). Je suis apparu à Abraham, à Isaac, à Jacob en tant que Dieu (El Chadday) et sous mon nom de Dieu (Youdkevavke), je ne me suis pas fait connaitre d’eux » (Ex. 6 ; 2 et 3) ».

Et pourtant, c’est bien sous ce nom de Youdkevavké que Dieu leur est apparu ?! Et le célèbre commentateur Rachi (11ème siècle) d’expliciter : « Le texte ne porte pas : « je n’ai pas fait connaitre (en hébreu lo hoda’ti) mais je ne me suis pas fait connaître (lo noda’ti). Je n’ai pas été connu d’eux dans mon attribut de vérité qui fait que je m’appelle Youdkévavké (à savoir) digne de confiance (néeman ou fidèle) pour tenir parole. Car je leur ai fait des promesses mais je ne les ai pas encore exécutées ».

Autrement dit, Dieu s’est fait connaître auprès de ceux ou de celles qui ont précédé cette génération sous le nom de Youdkévavké mais ne leur a pas fait connaître l’accomplissement de la dimension de ce nom. Réalisation qui s’exprime ici dans son intervention prodigieuse pour la libération du peuple d’Israël de l’esclavage d’Egypte. C’est pourquoi cet évènement de la libération constitue dans l’identité narrative juive l’un des paradigmes de la rédemption. Il est rappelé à maintes occasions, dans le kiddouch de chaque chabbat ou au cours de la liturgie. Un moment d’une fête, le seder de Pessah’, – que rabbi Nahman de Braslav traduisait par Peh Sah’ la bouche qui parle – a même été institué pour faire le récit de cette sortie d’Egypte durant laquelle c’est un commandement que de se raconter son histoire.

Youdkevavké est le Dieu qui réalise ses promesses dans le dévoilement de son attribut de vérité. Dans la tradition juive, le Dieu unique n’est pas seulement le créateur mais celui qui intervient même de façon cachée dans l’histoire – tout l’enseignement du Rouleau d’Esther où le nom de Dieu n’apparaît pas une seule fois ! – et qui, tôt ou tard, tient ses promesses. Cette croyance dans l’attribut de vérité de Youdkevavké est, en quelque sorte, le fondement de l’espérance juive quelles que soient les vicissitudes et les douleurs que ce peuple traverse. Au point même, dans les temps les plus sombres, de croire en Lui malgré Lui.

Israël comme féminin des nations

Mais à ce stade du dévoilement de cette dimension de l’identité de Dieu et du temps de l’action, il fallait que quelqu’un puisse témoigner. Oui le temps était bien venu et Moïse en était le héraut et le guide. Le témoignage de Serah’ fut cru par les anciens et le peuple, le mérite est donc réciproque, même si comme dans notre paracha, il y eut des atermoiements quelques « incidents de parcours »[19] .

Cette conscience, d’ordre messianique, savoir qu’il y a une libération et que c’est le bon moment, est donc incarnée par une femme. Et on sait que les femmes se comporteront impeccablement tout le long de la traversée du désert. Elles auront la présence d’esprit au moment de la sortie d’Egypte, « beh’ipazon », dans la précipitation, de prendre des tambourins, persuadées que Dieu les protégerait dans leur sortie périlleuse de l’esclavage. Elles ne participeront pas au Veau d’or, de même qu’elles ne croiront pas le récit défaitiste des explorateurs et elles donneront en abondance leurs bijoux pour la construction du sanctuaire[20].

Est-ce que cette conscience est l’apanage des femmes ou du féminin qui peut exister en chacun comme il peut y avoir un masculin en chacune ? J’opterai pour cette deuxième proposition à l’indice individuel où chacun fait son équilibre (ou pas) de ces deux inclinaisons mais en ce qui concerne cette caractéristique, elle me semble, à l’échelle collective, présente et disponible pour tout un chacun. L’être juif peut s’inscrire dans cette foi juive en une transcendance qui annonce qui elle est dans son dévoilement, comme dans notre paracha, comme elle annonce aussi qu’elle avancera masquée. Ce même Dieu qui révèle ici sa dimension de vérité dans l’éclat est le même qui annoncera plus tard son éclipse[21]. Et nous sommes en héritage de cette conscience-là, d’une alliance que la tradition juive dit indéfectible. Israël reste Israël même s’il s’égare[22] et Dieu reste Dieu (Youdkevavke) même s’il se cache ou disparait au point, pour certains alors, rappellera Lévinas, « d’aimer sa Torah plus que Dieu »[23].

Il y a le temps de l’initiation, de l’attente, du voilement et de la libération. Il fallait quelqu’un contemporain de ces temps pour nous y initier. Serah’ les cumule, peut-être est-ce là son signe d’immortalité. Elle nous l’a légué, en quelque sorte, puisque le texte, mâché par la tradition juive, en témoigne si tant est qu’on y soit attentif.

Sonia Sarah Lipsyc

Post-scriptum: Que deviendra Serah’ elle dont nous n’avons pas décliné ici toutes les actions[24] ? Elle vivra encore longtemps selon les midrachim. Elle interviendra même encore dans une maison d’étude, pour dire ce qu’il en était des eaux de la mer rouge quand le peuple d’Israël la traversa et lorsque Rabbi Yochanan (3ème siècle) tentait de l’expliquer[25]. Et puis l’on perd sa trace. Je la « soupçonne » pour ma part d’étudier entre les deux mondes ou au jardin d’Eden avec un autre personnage biblique que le baiser de la mort ne toucha pas non plus, le prophète Elie, avant que ce dernier ne vienne résoudre touts les problèmes insolubles du Talmud aux temps messianique[26]. Mais ca, c’est une autre histoire. Vraiment ?

Notes:

[1] Voir Exode 6 ; 2-8. Pour la transcription des noms de Dieu, nous userons deYoudkévavké pour nous Yahvé et d’Elokim pour Elohim.

[2] Respectivement Ex. 3 ; 1 et 4 ; 1.

[3] Ex. 3 ; 16.

[4] Ex. 3 ; 15 et 17.

[5] Voir par exemple, Genèse 21 ; 12 et le traité Nidda 45b du Talmud de Babylone (T.B).

[6] Traité Sota 12 a du T.B sur Ex. 2 ; 1

[7] Voir Ex.15 ; 20 et traité Meguila 14a du T.B.

[8] Voir respectivement  Ex. 2 ; 6 et 4 ; 26 et le traité Nedarim 31 b du T.B.

[9] Pour tout ce passage, nous nous référons au Sefer ayachar Vayeshev 80a, 90b et 109b. Au sujet de Serah voir également Gen. 46 ; 17 et Chroniques I 7 ; 30.

[10] Gen. 45 ; 26.

[11] Voir Rachi sur Nombres 26 ; 46.

[12] Voir Avoth de Rabbi Nathan B chap. 38.

[13] Voir Gen. 50 ; 24 et le midrach Exode Rabba 5 ; 13 et 14.

[14] Ex. 5 ; 29 et 30.

[15] Gen. 50 ; 24 et 25, les paroles de Joseph qui réitèrent celles de Jacob à ce sujet.

[16] Ex. 3 ; 16. Sur la différence entre zakhor se souvenir et pakod voir Elie Munk dans  Kol Athora sur Exode 3 ;16 qui rapporte le commentaire de R. Shmuel Eidels (1555-1631) dit le Maharsha sur le traité Rosh Hashana 32b du T.B. Ce sont des termes synonymes mais pekida comporte l’idée d’un souvenir qui doit se matérialiser par un acte à une époque déterminée alors que zekhirase rapporte à un souvenir qui demeure présent à l’esprit en permanence. », Ed. Colbo, p 46.

[17] Ex. 4 ; 31. Tout se passage est extrait des Pirké (chapitres) de Rabbi Eliezerchap. 48, dans une traduction dont je me suis inspirée de Marc-Alain Ouaknin et Eric Smilevitch, Ed. Verdier, Paris1983. Voir aussi à ce sujet le midrach Exode Rabba 5 ; 13.

[18] Voir Rachi sur Ex. 3 ; 18.

[19] Ex. 6 ; 9.

[20] Voir respectivement Ex. 32 ; 2 et Pirké de Rabbi Eliezer chap. 45 à ce sujet, et Rachi sur Nbr. 26 ; 64 et Ex. 35 ; 26.

[21] Voir Deutéronome 31 ; 18 et traité H’oulin 139b du T.B.

[22] Voir traité Sanhedrin 44a du T.B.

[23] Dans Difficile liberté. Essai sur le judaïsme, Albin Michel, Paris 1963 et à la suite du texte de Zvi Kolitz, Yossel Rakover s’adresse à Dieu, Calmann-Lévy et Maren Sell, Paris, 1998.

[24] Elle montrera notamment à Moïse où se trouvaient les ossements de Joseph de sorte qu’il put accomplir la promesse de l’enterrer en terre d’Israël (voir Ex. 13 ; 19 et le traité Sota 13a du T.B).

[25] Voir Psikta de Rav Kahan, parachat Bechalah’.

[26] Voir Rois 2- 2 ;11, et traité Edouyot 8 ; 7 du T.B

 

Pour mes autres commentaires sur d'autres passages de la Torah, vous pouvez les voir en conférence sur le site de Akadem, en cliquant ici.

Sonia Sarah Lipsyc. 


06 février 2016

"La sexualité dans les trois traditions monothéistes"

28(Les participants au segment "Paroles divines" : de gauche  à droit Sébastien Doane, Sonia Sarah Lipsyc et Michael Nafi Crédit photo : Radio-Canada/Olivier Paradis-Lemieux)

 

Ce jeudi 28 janvier 2016, 4ème séquence mensuelle "Paroles divines" à laquelle j'ai le plaisir pour le judaisme de participer, avec Sebastien Doane pour le christianisme et Michael Nafi pour l'islam dans l'émission "Plus on est de fous, plus on lit" de Marie-Louise Arsenault sur Radio Canada (1) 

Amour, sexe et religion....On aborde la relation de couple, la notion de plaisir, l'érotisme du Cantique des Cantiques, l'homosexualité masculine et féminine et bien d'autres aspects.

J'évoque aussi la figure de Bertha Pappenheim (1839-1936), la féministe juive qui lutta contre la prostitution ou la traite des jeunes femmes juives et celle de la dramaturge Charlotte Delbo (1913-1985) au sujet du fait de  retourner aux textes classiques, qui comme dans le théâtre ou la Bible, sont en quête permanente d'interprétations.

Le fil audio de cette émission d'une demie heure est dans le lien ICI

16 janvier 2016

Les femmes aussi peuvent être directrices administratives des tribunaux rabbiniques en Israël

De l’usage de la loi civile pour lutter contre les discriminations religieuses à l’encontre des femmes juives

De plus en plus, en Israël mais pas seulement, les femmes, lasses de subir des discriminations au nom de la tradition juive, se tournent vers les tribunaux civils et la loi civile pour faire valoir leurs droits. Cette démarche est d’autant plus efficace lorsqu’elles assignent des institutions étatiques qui plus est, dépendantes des deniers publics.

Celle qui a ouvert la voie dans ce sens fut Leah Shakdiel, une femme orthodoxe qui fut admise à siéger au sein du conseil municipal religieux de la cité de Yeruham (Neguev).

Les fonctions de ce conseil consistent à s’occuper notamment de tout ce qui a trait à l’éducation juive, les bains rituels ou la cacherout dans une ville. Mais son admission acceptée dans cette cité à majorité sépharade fut contestée et refusée par le rabbinat israélien.

Elle se tourna alors, soutenue par la municipalité de Yeruham et représentée par l’Association des Droits Civiques en Israël, vers la Cour Suprême. En 1988, celle-ci, statua qu’il n’y avait aucun obstacle, à ce que Leah Shakdiel ou toute autre femme siège dans un conseil municipal religieux [1].

En 2007, cinq femmes de sensibilité juive religieuse différente (orthodoxe et autres) déposèrent avec l’appui de l’IRAC (Israel Religious Action Center) et de son avocate Orly Erez-Likhovski, un recours auprès de la Cour Suprême d’Israël contre les bus publics dans lesquels la séparation des sexes était imposée.

La compagnie Egged avait accepté et instauré la séparation entre hommes (à l’avant) et femmes (à l’arrière) sur certaines lignes publiques. Non seulement, les femmes (et les hommes) subissaient cette discrimination mais de surcroit celles qui ne s’y soumettaient pas étaient victimes parfois de violences verbales ou physiques.

En 2011, la Cour Suprême rendit un arrêt ambigu déclarant que « cette pratique était contraire à la loi mais qu’elle pourrait être maintenue si elle était acceptée de leur plein gré par les passagers ». Cette décision était assortie notamment de demande d’insertion de panneaux explicites dans les bus sur lesquels il devait être spécifié que « le harcèlement d’un(e) passager(e) au sujet de la séparation des sexes constituerait une infraction pénale ». Il était également demandé que « le Ministère des Transports donne des instructions nécessaires aux chauffeurs afin d’être sûr que ces consignes soient respectées ».

Enfin, des centres de plaintes pour les femmes qui estimeraient avoir été lésées devaient être mis en place. Ainsi les femmes furent mieux à même de pouvoir être défendues et se défendre dans le cas de discrimination sexuelle dans les bus en Israël [2].

Et voici un dernier exemple tout à fait instructif.

 

Pouvoir se porter candidate au poste administratif de directeur des tribunaux rabbiniques

Batya Kahana-Dror(Batya Kahana-Dror devant une affiche de l'association Mavoi Satum)

En août 2014, le directeur des tribunaux rabbiniques, un fonctionnaire travaillant pour des institutions sous l’égide de l’Etat d’Israël, prit sa retraite.

Batya Kahana-Dror avocate et directrice de l’organisation israélienne Mavoi Satum déposa sa candidature pour ce poste. Mavoi Satum (littéralement « Impasse ») est une association qui, sur plusieurs plans, (juridique, social, psychologique), aide les femmes à obtenir leur divorce religieux (guet).

En effet, le directeur du réseau des tribunaux rabbiniques est un poste stratégique car « il exerce une influence notable au sein du système, est responsable de la mise en œuvre des règlements propres aux tribunaux rabbiniques et est garant du bon fonctionnement des procédures juridiques des tribunaux » [3].

Or, en Israël, tout ce qui est de l’ordre du statut personnel, de la naissance à la mort en passant par le mariage et le divorce, est du ressort de la compétence des tribunaux rabbiniques orthodoxes. Et l’on sait les difficultés auxquelles se heurtent parfois les femmes pour obtenir leur divorce religieux. Il est donc important, si on veut faire avancer les droits des femmes, de faire partie de ce réseau des tribunaux rabbiniques « qui ont une grande influence dans la vie religieuse juive en Israël et à l’étranger ».

Mais sa candidature a été rejetée car « elle ne remplissait pas les critères pour l’emploi qu’exigeait cette institution (à savoir) : servir comme juge à la cour rabbinique ou être rabbin municipal ».

Evidemment, Batya Kahana-Dror ne pouvait répondre à ces critères puisque cette même institution n’autorise pas les femmes à être juge à la cour rabbinique ou rabbin (municipal ou autre) !

Le rabbinat avait usé de cette même stratégie, il y a des années, en arguant qu’une femme ne pouvait être «avouée rabbinique » (toénet rabbanit) auprès des tribunaux rabbiniques que si elle était passée par une yeshiva (académie talmudique) alors même qu’aucune yeshiva ne leur était ouverte !

A la suite de plusieurs batailles juridiques, durant des années, les femmes obtinrent gain de cause, contre le rabbinat, auprès de la Cour Suprême en 1994. Et le rabbinat dut accepter la formation de haut niveau que les femmes suivirent dans une institution qui leur ouvrit les portes. Il ne s’agissait pas d’une yeshiva mais d’un institut d’études juives supérieures, la Midreshet Lindenbaum. Leur cursus fut reconnu et elles purent obtenir une licence afin d’exercer leur métier et d’aider les femmes auprès des tribunaux rabbiniques [4].

Suite à cette nouvelle décision discriminative, des associations de femmes, Na’amat, de tendance juive traditionaliste, la WIZO et Mavoi Satum ont décidé, elles aussi de se tourner vers la Cour Suprême d’Israël ou la Haute Cour de Justice.

La Haute Cour de justice a finalement décidé :

  • « Qu’il n’y avait aucune raison qu’une femme ne puisse servir en tant que directrice du réseau des tribunaux rabbiniques.
  • Que les critères de qualification avancés n’étaient pas idoines »

La Haute Cour de justice a ainsi « donné 30 jours à l’Etat pour définir de nouveaux critères pour ce poste ».

De plus, la Cour Suprême a statué, « qu’une fois les critères établis, elle assignera l’Etat à nommer son/sa directeur/trice dans un délai donné ».

C’est un pas important, car comme le relève Batya Kehana-Dror, « bien qu’il soit peu probable que ce réseau choisira une femme comme directeur du réseau des tribunaux rabbiniques, il sera désormais impossible de rejeter automatiquement des candidatures de femmes car les critères précédents qui les excluaient ont été invalidés ».

D’ailleurs la Cour Suprême a également recommandé que ce réseau des tribunaux rabbiniques « commence à intégrer d’autres femmes dans d’autres postes de direction afin de s’habituer à ce nouvel état de fait ».

Les associations de femmes se sont félicitées de cette décision de la Cour Suprême en soulignant que « c’est une étape importante dans l’intégration des femmes au sein du système des tribunaux rabbiniques (…) Kehana-Dror a décrit cette décision comme révolutionnaire : « (…) après de nombreuses années de discrimination empêchant les femmes d’occuper des rôles administratifs au sein des tribunaux rabbiniques responsables du sort des femmes qui se tournent vers eux, la Haute Cour de justice a jugé que les femmes sont de valeur égale. La décision est un message adressé aux femmes qu’elles peuvent et doivent lutter pour leurs droits et ne pas capituler devant les discriminations ».

Nous le croyons.

Sonia Sarah Lipsyc

La première version de cet article est parue sous forme de post sur le groupe Facebook Judaïsme et Féminisme sous #delusagedelaloicivilepourluttercontrelesdiscriminationsreligieusescontrelesfemmesjuives

Ce groupe Judaïsme et Féminisme, de plus de 1300 membres, interroge l’évolution du statut des femmes au sein du judaïsme notamment orthodoxe et francophone.

[1] Voir Leah Shakdiel, « Mon combat pour être la première femme éligible au sein d’un conseil municipal religieux » dans Quand les femmes lisent la Bible, sous la direction de Janine Elkouby et Sonia Sarah Lipsyc, Pardes, Ed. In Press, Paris, 2007.

[2] Toutes les citations de ce passage sont tirées de Sonia Sarah Lipsyc, « Existe-t-il une ségrégation sexuelle dans les autobus en Israël ? (I) », dans Judaïsmes et Questions de société 21.03.2011.

[3] Toutes les citations de ce passage sont extraites de Jeremy Saron, «Mavoi Satum director : HCJ finally ruled that women are of equal value» Jerusalem Post, 08..01.16.

[4] Voir Liliane Vana, « L’Absence des femmes des fonctions religieuses : un réexamen de la loi juive (halakhhah) dans Femmes et Judaïsmes aujourd’hui, sous la direction de Sonia Sarah Lipsyc, édition In Press, Paris, 2008 pp. 114-115.

Cet article est initialement paru le 12.01.2016  sur mon nouveau blog sur TimesofIsraël.

31 décembre 2015

Droits des femmes, Divorce juif, étude du Talmud et différents courants du judaisme

Il arrive en musardant sur la toile de (re)trouver des articles - celui ci paru dans Le Devoir, date de presque six ans mais ce que Norma Joseph, pionnière du féminisme juif religieux et moi-même exprimont reste toujours d'actualité. Aussi, en cette veille de 2016, je le mets en ligne.

Femmes et judaïsme - Des femmes veulent changer la loi juive concernant le divorce

24 avril 2010 |Claire Harvey | 
Quel est le rôle de la femme dans le judaïsme? Comment ses droits ont-ils évolué? Deux expertes font le point. 

Selon Norma Joseph, professeure associée au Département des religions de l'Université Concordia, le statut des femmes dans le judaïsme est à l'image du milieu dans lequel elles vivent. «Il y a des Juifs dans les sociétés musulmanes, catholiques, etc. S'ils ont leurs propres pratiques religieuses, les Juifs ont une très grande capacité d'adaptation.» Ainsi, alors que les Juives étaient traditionnellement tenues à l'écart des études religieuses, bon nombre d'entre elles peuvent aujourd'hui étudier les textes sacrés dans les sociétés où tous et toutes peuvent fréquenter des établissements scolaires publics. 

La féministe précise que le XXe siècle a été une période extraordinaire pour les Juives en Amérique du Nord. «En ayant accès à la connaissance des textes judaïques, les femmes ont commencé à poser d'excellentes questions sur leur statut, ce qui a fait changer les choses de l'intérieur. Ainsi, de plus en plus de Juives participent à la pratique des rituels religieux, même si elles ont encore du mal à accéder à la direction des instances. Par exemple, les femmes rabbins sont encore souvent confinées à la tête de petites congrégations.» 

Une communauté plurielle

Même son de cloche de la part de la sociologue Sonia Sarah Lipsyc, qui mentionne que la communauté juive n'est pas monolithique. «Il existe quatre grands courants du judaïsme: orthodoxe, conservateur, réformiste ou libéral, reconstructionniste, dit-elle. Les droits des femmes évolueront en fonction du courant auquel elles appartiennent. Par exemple, dans les synagogues ultraorthodoxes, les femmes et les hommes vont être séparés, les hommes étant devant et les femmes généralement derrière ou à l'étage. Ce qui n'est pas le cas dans les synagogues réformistes, reconstructionnistes ainsi que dans certaines synagogues conservatrices où les femmes ont accès de plain-pied à la sphère rituelle.»

D'ailleurs, au sein même du judaïsme orthodoxe, il existe plusieurs courants: ultraorthodoxe, orthodoxe moderne et traditionaliste, poursuit Mme Lipsyc, également directrice d'ALEPH, Centre d'études juives contemporaines à Montréal. «Parfois, ce qui se passe dans le monde orthodoxe moderne serait impensable dans le monde ultraorthodoxe, dit-elle. Récemment, le rabbin orthodoxe moderne new-yorkais Avi Weiss a ordonné rabbin Sarah Hurwitz. C'est la première femme à avoir été nommée rabbin officiellement à la tête d'une instance en Amérique du Nord. Le rabbin Weiss a essuyé les foudres du monde orthodoxe traditionnel.»

Ainsi, dans certains cas, les inégalités ont été abolies; ailleurs, elles persistent. «Chez les Juifs réformistes, conservateurs et reconstructionnistes, bon nombre de femmes sont rabbins. Chez les Juifs orthodoxes, on en compte seulement quelques-unes et elles exercent la fonction de guide spirituel, se rapprochant de celle des rabbins», note Mme Joseph. D'après elle, ce n'est toutefois qu'une question de temps avant que le mouvement orthodoxe n'accepte l'ordination des femmes. «Le rabbinat repose sur l'érudition. Comme la Juive orthodoxe d'aujourd'hui veut étudier les textes sacrés, la situation évoluera. Le processus est en cours en Israël comme aux États-Unis.»

Des êtres égaux ?

Mme Joseph constate qu'il reste encore des luttes importantes à mener pour atteindre une véritable égalité. «Au Québec, les femmes gagnent un revenu moins élevé que les hommes; elles sont minoritaires au Parlement, fait-elle observer. Les problèmes observés dans la société séculaire existent aussi dans les communautés religieuses. Pourtant, dans la Bible, il est écrit que les hommes et les femmes sont égaux. Ils ont tous deux été créés à l'image de Dieu. Malheureusement, cela ne veut pas dire que les hommes vont traiter les femmes en tant qu'égales. Certains le font, d'autres, non.» 

Mme Lipsyc note, pour sa part, que certaines femmes dans les communautés juives orthodoxes ont encore du mal à étudier certains textes sacrés. «Il faut que les femmes aient un accès total à toutes les sources de la tradition juive, y compris l'étude du Talmud (NDLR: recueil de droit civil et religieux juif). C'est le cas à Hebrew Academy, un lycée qui accueille les élèves appartenant au courant orthodoxe moderne, ainsi qu'au centre pour les adultes 

ALEPH, mais pas encore partout. Dans certains endroits, les femmes doivent se battre pour avoir accès à l'étude talmudique.»

Le divorce

De nombreuses femmes mènent également des combats importants en vue de faire changer la loi juive concernant le divorce. Selon la loi juive, la demande de dissolution du mariage revient au mari. Les femmes divorcées civilement ne peuvent pas se remarier religieusement tant que leur ancien époux ne leur a pas donné le guet, un acte écrit dans lequel l'homme divorce de sa femme. En l'absence de guet, les époux divorcés civilement sont toujours considérés comme mariés selon la tradition juive, même s'ils ne vivent plus ensemble. Dans ce cas, la femme ne pourra pas se remarier religieusement. Qui plus est, si elle demeure avec un autre homme, elle pourra être accusée d'adultère et les enfants nés de cette union seront considérés comme des bâtards. Afin de remédier à cette situation, bon nombre d'époux signent une entente prénuptiale établissant que l'épouse pourra obtenir le guet si les circonstances l'exigent. 

En raison de l'importance que revêt le guet pour la femme, certains hommes l'utilisent pour faire du chantage. «Je te donne le guet à condition que tu me laisses la maison, le commerce et le compte bancaire», illustre Mme Joseph, également membre fondatrice de la Canadian Coalition of Jewish for the Get. En 1990, la Cour suprême du Canada a condamné un individu de religion juive à payer des dommages et intérêts à son ex-épouse pour avoir refusé de respecter son engagement civil d'accorder un divorce juif. «Le juge ne peut pas forcer l'homme à accorder le divorce religieux, dit-elle. Mais il peut faire pression sur l'ex-époux et rendre l'obtention du divorce civil beaucoup plus difficile.» 

Actuellement, la loi juive ne peut toujours pas obliger un mari à donner le guet. «Certains rabbins ont examiné la possibilité de modifier la loi, mais ce n'est pas encore fait. Pourquoi? Peut-être parce que c'est un problème propre aux femmes et peut-être aussi parce qu'on ne veut pas en faire un gros problème. Le divorce est quelque chose de triste, c'est un échec. Il est préférable de l'envisager sous un angle individuel plutôt que sous un angle national», conclut Mme Joseph. 

*** Collaboratrice du Devoir

21 décembre 2015

"Réponses judaïques à la modernité"

Lipsyc

J'ai le plaisir de vous annoncer que je donnerai le semestre prochain un cours à l'Université de Montréal (UDM) : "Réponses judaiques à la modernité" (PLU6064) dans le cadre du "microprogramme en études juives" dirigé par Robert Schwartzlwad.

Ce cours donne droit à 3 crédits pour tout étudiant.
C'est un cours ouvert aux étudiants libres et des autres universités.
Chaque mercredi de 16h à 19h, du 6 janvier au 13 avril 2016.

Le cours traitera des questions de société au regard du judaïsme contemporain telles que l'écologie, la bioéthique, le pluralisme religieux, les conversions, la condition des femmes, le statut des minorités sexuelles, l'éducation, la justice sociale, la laicité, le dialogue inter religieux et le vivre ensemble, etc..

Informations : robert.schwartzwald@umontreal. 

Inscription :http://fas.umontreal.ca/etudes-juives/

Vous pouvez aussi m'envoyer un message pour plus d'informations en usant de la rubrique, "Contactez l'auteur" que vous trouverez sur le menu de droite.

Sonia Sarah Lipsyc


14 décembre 2015

"Etre sépharade en Israël"

J'ai le plaisir d'avoir piloté ce dossier spécial "Etre sépharade en Israël " pour le magazine LVS (La Voix Sépharade) édité à Montréal, 43ème année, Vol 3, décembre 2015/Kislev-Tevet 5776 (en date hébraique)

EN CLIQUANT SUR CE LIEN, vous trouverez en PDF ce dossier qui comprend  13 articles (analyses, table ronde, billets, entretien, témoignage, extraits d'ouvrage et articles).

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Vous trouverez ci dessous mon éditorial qui présente ce numéro : 

"Voici ce deuxième numéro du LVS consacré à l’identité sépharade aujourd’hui, cette fois ci en Israël. J’espère que vous aurez autant de plaisir à le lire que nous en avons eu à le concevoir et à découvrir les textes des collaborateurs que nous avons sollicités.

Treize articles composent cette livraison littéraire qui essaye d’appréhender, d’un point vue historique, sociologique, religieux, humain et artistique, la réalité sépharade contemporaine en Israël où se trouve la communauté sépharade, dans son acceptation large, la plus importante au monde.  Je vous les présente ci-dessous sans préjuger de leur ordre d’apparition dans notre magazine.

Daniel Haik revient sur les frustrations et les discriminations que les Juifs sépharades ont ressenties au sein du jeune État hébreu et qui perdurent parfois encore de nos jours. Mais surtout, il met en valeur leur résilience, leur réussite sur de nombreux plans et leur volonté d’avancer et de préserver leur identité sépharade comme un atout vers le succès.

Ce désir de pallier diverses carences, tout en affirmant son identité sépharade, se retrouve aussi au travers des initiatives du groupe féministe d’origine orientale « Ahoti » (ma sœur). L’universitaire Nelly Las nous permet de mieux connaître ce groupe actif qui se bat pour les droits des femmes et la justice sociale.

Il sera à nouveau question, dans ce numéro, d’une tendance à l’ultra-orthodoxisation, voire de l’ashkénisation d’une partie du monde sépharade dans l’entretien avec le sociologue Yaakov Loupo. Mais aussi de la manière dont certains, jeunes filles et jeunes hommes, choisissent de fuir ou de sortir de ces communautés dans lesquelles ils se sentent étouffés comme le souligne l’anthropologue Florence Heyman dans son dernier ouvrage.

Le jeune Gabriel Abensour que nous avions eu le plaisir de recevoir à ALEPH, il y a deux étés, nous montre une fois de plus toute l’ingéniosité et la souplesse dont peuvent faire preuve les rabbins sépharades israéliens en matière de loi juive, tout en respectant les impératifs de celle-ci. Vous serez plus d’une fois étonnés et ses propos vous rappelleront, sans doute, le judaïsme sépharade ouvert de votre enfance. Le Dr. Mikhael Benadmon, tout en résumant les nouveaux défis auxquels sont confrontés les rabbins sépharades au 21e siècle, présentera le programme de formation sur l’héritage sépharade que certains choisissent de suivre et qui les met au cœur du passage entre l’Orient et l’Occident et aussi dans le dialogue avec l’Islam.

Nous donnerons la parole dans notre prochain numéro au rabbin Haim Amsellem, figure importante de ce renouveau de la réflexion rabbinique sépharade en Israël.

Gabriel Goldenberg, jeune montréalais francophone, issu d’un mariage sépharade/ashkénaze, a accepté de répondre à nos questions sur sa préparation à l’alya, la « montée » ou l’immigration en Israël et son vécu là-bas depuis quelques années. Ses propos inspireront peut-être d’autres jeunes à faire le pas. Qui sait ?

Le psychanalyste et éducateur Henri Cohen-Solal nous montre comment, le fait d’être sépharade de culture francophone a participé à la réussite en Israël du projet des « maisons chaleureuses  », structures d’accueil pour les jeunes Sépharades en difficulté sociale, économique ou psychologique. Modèle qui se décline maintenant dans d’autres continents et pour d’autres communautés ! Il était impossible de couvrir tous les arts et la culture sépharade en Israël. De grâce, n’oubliez pas qu’il s’agit d’un magazine… Aussi avons-nous choisi de parler du cinéma avec un article instructif sur le personnage du juif sépharade dans le cinéma israé lien, du cinéaste Serge Ankry, que nous publierons en deux parties. Et nous avons montré un aspect de la littérature sépharade israélienne grâce à l’extrait d’un texte du linguiste Cyril Aslanov.

Nous avons également donné la parole à Sidney Saadya Elhadad, leader de la communauté sépharade et hassidique breslev de Montréal, afin de compléter le précédent dossier consacré à « être sépharade à Montréal ».

L’entretien d’Elias Levy avec l’intellectuel Georges Bensoussan replace le départ des Juifs du Maroc, notamment vers Israël, dans le cadre de ce que fut cet exode des Juifs des pays arabes et d’Iran. Exode que nous commémorons depuis deux ans, chaque 30 novembre, au sein du Festival Sefarad, dans le cadre d’une journée qui leur est mondialement consacrée.

 La chronique de Maurice Chalom, notre fidèle collaborateur, conclut ce dossier par un texte personnel, dans lequel plus d’un ou d’une se retrouvera car il met en exergue les liens qui nous unissent à Israël, et « le rêve inachevé » pour reprendre son titre, d’y habiter. « Car mon cœur est à Sion et mes yeux sont là-bas » (1), me reviennent ces vers du poète sépharade Judah Halevi (1075-1141) au moment de mettre le point final à ce dossier. Il ne me reste donc plus qu’à vous souhaiter une bonne lecture !

Dr Sonia Sarah Lipsyc

P.-S.  : l’orthographe de séfarade ou sépharade diffère d’un auteur à l’autre. Nous avons choisi de respecter le choix de l’auteur(e). Nous nous sommes efforcés de traduire tous les termes en hébreu de sorte que personne, de notre communauté ou en dehors de celle-ci, ne soit pénalisé dans la compréhension des termes. Le sigle ndr correspond à « note de rédaction », nous l’introduisons généralement, entre parenthèses, après avoir explicité une expression. Enfin, nous avons inséré les dates et siècles des personnalités dont il était à chaque fois question afin, cher lecteur et chère lectrice, de vous offrir un maximum d’informations dans la compréhension d’une histoire et d’une réalité qui nous sont communes."

(1) Dans « Le Cœur éveille », poème traduit dans Ami Bouganim, Le Feu et l’or, Pathways édition, Israël 1992, page 232.

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"L’hospitalité dans les grandes religions monothéistes"

Emissiondu10décembre2015(Participants au segment « Paroles divines » : Sonia Sarah Lipsyc, Sébastien Doane et Michael Nafi Crédit photo : Radio-Canada/Olivier Paradis-Lemieux)

C'était jeudi 10 décembre , à la 3ème séquence mensuelle "Paroles divines" à laquelle j'ai le plaisir de participer avec Sebastien Doane et Michael nafi dans l'émission "Plus on est de fous, plus on lit" de Marie-Louise Arsenault sur Radio Canada (I)

Le sujet portait sur l'hospitalité et les migrants et, au nom de la tradition juive, j'ai rappelé les droits et les devoirs des uns et des autres.

« Ce n'est pas facile d'accepter l'autre, et c'est précisément parce que ce n'est pas facile qu'on peut lire toute la Torah et toute la Bible comme un apprentissage constant de la fraternité », dit la sociologue Sonia Sarah Lipsyc. Elle discute avec le chercheur en philosophie musulmane Michael Nafi et le bibliste Sébastien Doane de la question centrale de l'hospitalité et du rapport à l'autre dans les traditions monothéistes".

Le fil audio d'une demie heure est dans le lien ICI

Sonia Sarah Lipsyc

(I) Les deux premières émissions portaient sur "Les femmes dans les textes sacrés des trois traditions monothéistes" et "la vie après la mort dans les trois traditions monothéistes"

21 septembre 2015

"Etre sépharade à Montréal"

LVS SEPT_2015

J'ai le plaisir d'avoir piloté ce dossier spécial "Etre sépharade à Montréal" pour le magazine LVS (La Voix Sépharade), 43ème année, Vol 2, Septembre 2015.

EN CLIQUANT SUR CE LIEN, vous trouverez en PDF ce dossier qui comprend  14 articles (analyses, table ronde, billets, entretien, témoignage, extraits d'ouvrage et articles) : 

- Mon édito (page 27 du dossier mais page 2 du doc PDF)

- " La communauté sépharade en quelques chiffres", résumé d'une étude entreprise par le démographe Charles Shahar de la Fédération Juive CJA de Montréal (pages 28-29 et 3-4 du doc PDF)

-"Identité et organisation. entre sauvegarde et mutation", analyse de l'évolution de l'instution communautaire sépharade présente à Montréal depuis 50 ans, par Robert Abitbol, directeur de la CSUQ (Communauté Sépharade Unifiée du Québec) ( pages  30 et 33 et 5-8 du doc PDF)

-"Les Juifs sépharades de Montréal : "'association sépharade francophone et le début de l'Ecole Maimonide" témoignage par Dr Jean-Claude Lasry (Université de Montréal)(pages34-35 et 9-10 du doc PDF)

-"Une intégration réussie ou une communauté désintégrée" du Dr Esther Benaim-Ouaknine, extrait de "Juifs du Maroc, Identité et dialogue", éd. la Pensée sauvage, Grenoble, 1980 p 359-370, (pages 36-37 et 11-12)

- "Identité Sépharade en 2015". Table ronde avec Sylvia Ayelet Assouline, enseignante et auteure, Dr Amnon Suissa (Université UQAM) et Michel Cohen, avocat (pages 38-41 et 13-16 du doc PDF)

- "Etre un sépharade fier à Montréal" par le rabbin Ronen Abitbol ( pages 42-43 et 17-18)

- "Crise de croissance ou d'identité" par Maurice Chalom (pages 44-47 et 19-22 du doc PDF)

- "Pourquoi beaucoup de Sépharades sont devenus des hassidim ?". Une entrevue avec le prof Armand Abecassis par Elias Levy (^pages 48-51 et 23-26 du doc PDF)

-"Etre jeune sépharade aujourd'hui à Montréal", billets de Karen Aflalo et Patrick Bensoussan (pages 52-53 et 27-28 du doc PDF)

- "La mémoire sépharade", extrait du texte de Shmuel Trigano, "La mémoire du peuple disparu" dans La Mémoire Sépharade, Pardès 28, Paris, 2000, pages 11-56 (pages 54-55 et 29-30 du doc PDF)

- " L'identité musicale des Sépharades" par Dr Dina Sabbah, musicologue ( pages56-57 et 31-32 du doc PDF)

- "L'art musical andalou. Une identité pérenne et floirssante à Montréal" par Khalil Moqadem, directeur artistique de l'Association Soleil de l'Andalousie de Montréal (pages 58-59 et 33-34 du doc PDF)

- "Perdurance identitaire. Quel futur pour les Juifs ?" par Léon Ouaknine (pages 60-63 et 35-38 du doc PDF)

Sonia Sarah Lipsyc

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16 juillet 2015

Homosexualité et Judaisme

 

Tenoua Couverture"Tenou'a" est une excellente revue juive pluraliste dans l’espace francophone. Sa dernière et riche livraison n° 160, Eté 2015, est consacrée à « Homosexualité et Judaïsme ».

Profitons-en pour présenter quelques-uns de ses articles et d’autres sur ce sujet.

Il y a d’abord, dans Tenou'a, des billets de personnalités juives (talmudiste, philosophe, ou rabbin) qui réagissent au verset Lévitique 18 ; 22 au sujet des pratiques homosexuelles masculines : "Avec un mâme, tu ne coucheras pas de coucherie de femme. C'est une abomination" (1).
Retenons notamment le propos d’un des jeunes leaders francophones du monde moderne orthodoxe, Gabriel Abensour, «Comment pourrai-je avoir en abomination le Juif homosexuel » (2).

Deux articles consacrés au rabbin orthodoxe gay Steven Greenberg, dont une interview.                   Il est, en Amérique du Nord, le premier rabbin orthodoxe à avoir fait son coming out (le seul ?).             Et il est l’auteur d’un ouvrage sur cette problématique, «Wresting with God and Men : Homosexuality in the Jewish Tradition ».

Il faut cependant mentionner qu’il y a un autre rabbin orthodoxe israélien, d’origine yéménite, Ron Yossef qui s’est déclaré gay. Il dirige une congrégation et a créé "Hod" un groupe pour les gays et lesbiennes orthodoxes. 

Il existe également l’équivalent de ces groupes ou forums en Amérique du Nord pour les Juifs orthodoxes homosexuels. 
Ainsi Elaine Chapnik qui signe l’article «Une femme avec une femme » est une des avocates du groupe de soutien aux femmes juives orthodoxes homosexuelles : Orthodykes à New York (Eshel).
La revue féministe juive américaine, Lilith propose d’ailleurs en ligne des articles tirées de ses archives sur le sujet de l’homosexualité féminine et le judaïsme.
Sur ce même sujet, il y a l’article de référence de la sociologue du CNRS, Martine Gross, publié dans «Femmes et Judaismes aujourd’hui » .

 

2femmesenlacées au jardin d'Eden(Irit Rabinowits, ‘Garden of Freedom’ http://iritrabinowits.com)

 

La revue Tenou'a propose également le témoignage du premier rabbin gay français René Pfertzel appartenant au courant du judaisme libéral.
Relevons aussi l’article du talmudiste Hervé-Elie Bokobza« Et la Halakah dans tout ça », dont la version longue avait déjà été mise en ligne sur sa page facebook, ainsi que le texte du rabbin français Yeshaya Dalsace, qui relate le débat, à ce sujet, au sein du mouvement "conservative ou massorti" (3) et dont les prises de positions au moment du débat sur le "mariage pour tous" en France, avaient été différentes de l'ensemble du corps rabbinique français majoritairement orthodoxe.

Et bien d’autres articles que nous ne pouvons tous énumérer portant sur «Homoparentalité et Judaisme», «Les gays à la synagogue », «les associations LGTB juives», etc. 
Rappelons juste, "Beit Haverim", groupe juif et lesbien français qui existe depuis des décades.

Terminons ce panorama avec l’éditorial pertinent et humoristique de la rédactrice en chef, le rabbin Delphine Horvilleur que l’on peut trouver en ligne .

Et comment ne pas citer le 5ème épisode de mon feuilleton littéraire « Yentl is back » que j’ai intitulé  « Yentl est-elle gay ou lesbienne ? ». Et que je présente de la manière suivante : "Yentl s’est échappée du texte d’Isaac Bashevis Singer, son auteur, et nous raconte ses aventures. Elle a choisi Sonia Sarah Lipsyc comme porte-plume qui rapporte ici fidèlement ses conversations avec Yentl. Dans cet épisode, elles parlent de l’homosexualité dans le judaïsme, dans l’œuvre de Singer et dans la vie de Yentl. " (manuscrit déposé à la SACD)

Pour vous abonner à Tenou'a.

Sonia Sarah Lipsyc

(1) Voir aussi Lévitique 20,13 : "L'homme qui couchera avec un mâme à coucherie de femme, ils font une abomination, les deux. Ils sont mis à mort, à mort, leurs sangs contre eux" (traductions de André Chouraqui telles que mentionnées dans la revue)

(2) Au sujet de la prise de positions de certains rabbins orthodoxes, en majorité modernes orthodoxes, voir leur « Déclaration de principes sur la place des Juifs ayant une orientation homosexuelle dans notre Communauté », de 2011.

(3) Le courrant conservative ou massorti est l'un des quatre courants non orthodoxes du judaisme avec le judaisme réformé ou libéral, le judaisme reconstructioniste et la sensibilité renewal. Le courant orthodoxe étant lui même très diversifié entre les ultra orthodoxes (haredim) de sensibilité hassidique ou non, les orthodoxes, les modernes orthodoxes et les traditionnalistes. 

 

12 juin 2015

Revenir à la tradition juive ou choisir de la quitter…

PunkeuseL'héroine du film "Revival", la tête couverte par un foulard comme c'est le cas pour les femmes mariées dans les milieux juifs orthodoxes, jouant à la guitare dans son ancien groupe de punk)

 « Peyot » d’Efrat Berger, l’une des lauréats du Prix de la Fondation de Jérusalem au Canada est un court métrage qui suit des jeunes gens qui quittent le monde ultra- orthodoxe ("haredi" en hébreu).

La réalisatrice les filme au moment de cette transition lorsqu’ils contactent notamment « Hillel » une association qui accueille les femmes et les hommes qui rompent avec leur milieu d’origine. Cette association soutient ces personnes qui « retournent à la question » (hozeré becheela) en opposition à ceux qui retournent à la religion (hozeré betechouva) ; elle les guide dans un monde laïque dont ils ne connaissent pas encore les codes.
Ces ruptures sont souvent difficiles car celles ou ceux qui quittent le monde ultra-orthodoxe sont fréquemment rejetés par leurs familles, leurs amis, leurs milieux professionnels liés à leur ancien mode de vie, etc. 

Pour lire la suite de cet article qui commente également, à l'inverse, des courts métrages comme  « Bringing the wind » de Noam Keidar ou « Revival » de Nadav Lazaretraitant du retour à la tradition juive de la part de personnes qui ne s'inscrivaient pas dans une pratique juive, CLIQUEZ ICI.

Ces films sont réalisés par des cinéastes de l’Ecole Ma’aleh, école de cinéma de renom en Israël créé pour des femmes et des hommes soucieux d’une pratique juive.

Ils ont été présentés dans le cadre du 10ème  Festival du film israélien de Montréal qui s’est tenu dans une édition trilingue (hébreu, français et anglais) du 28 mai au 4 juin et a été organisé par la Communauté Sépharade Unifiée du Québec (CSUQ). 

Sonia Sarah Lipsyc