Le lundi 11 octobre 1977, le rabbin Joseph B.Soloveitchik (1903-1993), leader du monde moderne orthodoxe, donnait le premier cours de Talmud aux femmes du College supérieur Stern de la Yeshiva University (Y.U) de New York. Il inaugurait ainsi un cycle d’étude du Talmud pour femmes qui allaient pouvoir étudier directement les textes du corpus talmudique selon la méthode traditionnelle de cours et d’études en « havrouta » (binôme). 
C’était une révolution dans le monde orthodoxe– il y a 40 ans.

L'article suivant "Forty Years Later: The Rav’s Opening Shiur at the Stern College for Women Beit Midrash" (1) écrit par l’un des artisans de cette initiative, le rabbin Saul J. Berman raconte comment celle-ci s’est mise en place : ce qu’elle a requit comme désir de partage et de volonté, le succès qu’elle a suscitée puisque les femmes sont venues en nombre s’inscrire mais aussi d’autres réactions hostiles qui se sont exprimées au sein du monde orthodoxe.

Ce genre de témoignage est toujours très instructif, d’abord par connaissance et reconnaissance de notre histoire et de l’évolution de l’équité en la matière ; ensuite parce qu’il y a toujours des leçons à tirer de la manière dont ces droits ont été acquis.

Stern+Talmud+Shiur(Cours inaugural de Talmud du rabbin Joseph B.Soloveitchik pour les étudiantes du College supérieur Stern)

Je vous laisse découvrir les noms des rabbins qui se sont investis dans cette initiative dont le Dr Haim Soloveitchik, le fils du Rav Soloveitchik, qui raconte qu’à la maison, son père enseignait le Talmud à ses enfants, les filles comme les garçons. 
Ce jour là d’octobre, le Rav Soloveitchik donne cours sur le 10ème chapitre de Pessahim  du Talmud de Babylone devant une assemblée de soixante femmes. « Il n’y avait pas de différence fondamentale entre le cours du Rav au College Stern et tout autre cours qu’il aurait pu donner à la Y.U ou ailleurs » écrit l’auteur de l’article. 
Mais surtout, il rappelle ce moment émouvant où le Rav évoque les Sages de la Mishna, du Talmud, les Rishonim (premiers codificateurs de la loi juive) comme Maimonide, et le Gaon de Vilna, et son grand père le Rav Hayyim Soloveitchik (1853-1918) en disant : « ils sont tous ici dans la salle. Quand un Juif dit « kiddouch levanah » (prière sur la lune), il proclame « David, le roi d’Israël est vivant » et cela concerne non seulement David mais tout membre de notre tradition qui a fait référence à la Torah orale, qui a vécu et expérimenté celle-ci (….) Sans Torah orale, il n’y a pas de judaisme » (…). 
Il est important non seulement que les garçons soient instruits dans ce sens mais aussi les filles. Je vous soutiendrai dans cette éducation. Si vous avez des problèmes, je vais me battre à vos côtés. Je sous souhaite du succès (« beracha vehatslarah», de l'hébreu, littérallement "bénédiction et réussite") et j’espère que l’année prochaine, vous saurez davantage encore et beaucoup plus ».
Avant que le Rav Solovietchik ne quitte les lieux, il s’est tourné vers le rabbin Saul J Berman et lui a dit : « Dites à ces jeunes filles que si leurs pères ou leurs frères leur disent : qu’est ce que tu fais en apprenant la « guemara » (Talmud), « bist duch, ni maidel » ( ce qui veut dire en yiddish "tu n’es qu’une fille !") …de ne pas leur répondre. Qu’elles m’envoient leurs pères et leurs frères et je répondrai pour elles». 

Cependant les réactions ne se firent pas attendre… « J'appris » écrit l’auteur, le rabbin Berman, « qu’une tentative était menée par un groupe de leaders se prévalant du "Yeshiva World » (du monde des écoles talmudiques) pour mettre sous « herem » (modalité d’excommunication) le Rav Soloveitchik et le Collège Stern : «pour la violation supposée scandaleuse des normes de la Halakha (loi juive). Rabbi Yitschok Hutner de la la Yeshiva Rabbi Chaim Berlin et Rabbi Shimon Schwab de Kahal Adath Jeshurun ont pris cette initiative et ont rassemblé très vite huit signataires pour ce décret officiel. Cependant, ils étaient réticents à prononcer cette interdiction sans la signature du rabbin Moché Feinstein, (1895-1986), autre grand leader du monde orthodoxe) que ces oppposants avaient réussi à sensibiliser à leur cause. » Mais les responsables du College arrivèrent à parler au Rabbin Moche Feinstein avec le corps professoral impliqué ainsi qu'une élève participante au College Stern. Le rav Feisntein les accueilli, insista « sur le fait que la décision éducative de Rav Soloveitchik sur cette question n’avais pas besoin d’être validée lui ». 
Peu après la campagne de « herem » était abandonnée. 
Voilà toute ressemblance avec des combats d’aujourd’hui ne serait que pure coïncidence. Vraiment vous croyez ?

PS : Ah, au fait, j’aimerais savoir si dans les écoles juives en France, les jeunes filles ont enfin accès au Talmud («guemara » ou même « michna » autre que les « pirke avot », ce traité d’éthique dans les écoles juives ?). Merci de vos réponses. Et puisque on y est, un tour d'horizon rapide des lieux où les femmes peuvent étudier le Talmud serait le bienvenue

(1) Paru dans le média thelehrhaus, le 09.10.17

Ce résumé a été initialement mis en ligne   sur le groupe Facebook Judaïsme et Féminisme