visual-noa1(Photo du site Noa-Oser le dire)

La violence conjugale, sous toutes ses formes, insultes, intimidations, viols et violences, touche les femmes de toutes catégories socioprofessionnelles, des plus démunies au plus nanties, et de tout milieu religieux, y compris malheureusement à l’intérieur des communautés juives, des plus orthodoxes aux peu pratiquantes[1].

Il est difficile cependant d’avoir des chiffres tant le sujet reste encore tabou[2], c’est pourquoi l’Auberge Shalom de Montréal, pour marquer les vingt-cinq ans de sa création, a entrepris dès l’approche des fêtes juives du mois hébraique de Tichri, en particulier pour la fête de Soucot (octobre 2014), une campagne de sensibilisation auprès des Congrégations de Montréal, de leurs membres et du leadership religieux et institutionnel. Cette campagne consiste à porter un ruban violet en guise de solidarité avec les femmes battues, à distribuer des pamphlets dans les synagogues et à demander aux rabbins de faire référence à cette problématique lors de l’un ou l’autre sermon.

Cette campagne est une occasion de revenir sur les sources de la tradition juive au sujet de la condamnation des violences conjugales.

 

Ruban violet de l'auberge shalom(Ruban violet et dépliants pour les 25 ans de l'Auberge Shalom)

 

La loi juive condamne les violences contre les femmes

Le fait de battre sa femme est un  interdit qui découle du commandement « d’aimer son prochain comme soi même » (Lévitique 19 ; 18). Il s’agit, en l’occurrence, de ne pas l’humilier ou de lui faire du mal. D’ailleurs dans la loi juive, un être qui cause du tort à autrui en le blessant doit le dédommager pécuniairement pour la lésion corporelle elle-même, la douleur, les frais médicaux, l’incapacité de travail et la honte infligée (voir traité Baba Kama 8 ;1 du Talmud de Babylone). C’est dire l’importance que la tradition juive accorde à tous les aspects physiques et moraux d’un dommage.

Ce commandement d’amour résonne tout particulièrement dans le cadre d’une relation conjugale car le Talmud cite plus d’une fois le fait « qu’un homme doit honorer sa femme plus que lui-même » et insiste sur le fait que  « Dieu compte les larmes des femmes et les hommes doivent veiller à ne pas causer la moindre peine à leur femme » (voir respectivement les traités Yebamot 62b et Baba Metsia 59a du T.B.).

Le fait de lever la main sur autrui sans le ou la frapper est également condamnable. On le tire du verset où Moise vit deux hommes hébreux se quereller, « il dit au mauvais (racha): pourquoi frappes-tu ton prochain ? ». Et le commentateur Rachi (11ème siècle) de préciser sur ce verset 14  du chap 2 de l’Exode : « Il ne l’avait pas encore frappé mais il est appelé racha simplement pour avoir levé la main ».

Le Talmud démontrera encore, dans le traité Sanhedrin 85a, l’interdiction de frapper son prochain à partir d’un passage de la Torah qui autorise un tribunal, dans certains cas, de sanctionner le coupable « d’un nombre de coups proportionné à son délit. Il lui en infligera quarante et pas plus (…) » (Deutéronome 25 ; 1-3). Et Maimonide (12ème siècle) de conclure : « si déjà, la Torah a mis en garde (le tribunal ndr) de ne pas frapper un condamné plus que ce qu’a fixé la loi, à plus forte raison est-il interdit (à un individu ndr) de s’en prendre physiquement à un innocent(e) » (Michne Torah, Lois des Dommages 5 ;1).

L’époux est également tenu dans le cadre de ses obligations de satisfaire son épouse sans jamais lui imposer une relation sexuelle contre son gré (Voir le traité Erouvin 100b du T.B  et Maïmonide Michné Tora, Lois sur l’intimité 15 ; 17). Position talmudique de l’Antiquité des plus progressives car la notion de viol entre époux n’a été retenue dans les codes civils des nations qu’à l’époque contemporaine[3].

Il faut relever que, dès le Moyen-Age, la quasi totalité des rabbins condamnait les violences faites aux femmes alors qu’aussi bien, dans le monde chrétien que musulman, «  le droit de battre sa femme de temps en temps, était universellement admis »[4]. Ainsi, l’éminente figure rabbinique, Rabbi Meir de Rottenbourg (13ème siècle) affirmait : « aucune condition au monde ne saurait justifier qu’un époux se ne conduise violemment contre sa épouse » (Respons III, 291).

 

Quelles sont les sanctions prévues contre le mari violent dans la tradition juive ?

 Pour la majorité des rabbins, les violences conjugales, les violences physiques ou verbales étaient reconnues comme l’une des raisons pour lesquelles une femme était en droit de demander le guet (divorce religieux)[5]. Ces violences constituaient l’un des cas majeurs qui autorisait le Tribunal rabbinique à contraindre à l’époux à le lui accorder[6]. Cette position fut défendue par les codificateurs de la loi juive, notamment le Roch (14ème siècle) et le Rama (16ème siècle), et était appliquée lorsque l’époux violent après avoir été prévenu devant témoins, admonesté, puni voir excommunié, persistait dans son attitude[7]. Il n’était plus question ici de chalom bayit  (paix des ménages ou réconciliation), face à une attitude violente et cruelle.

La coercition est encore l’une des mesures préconisées par les rabbins face à un mari violent. Encore récemment le Grand Rabbin de Ramat Gan en Israël, Yaakov Ariel, a publié une décision rabbinique affirmant « qu’un homme qui bat sa femme ne doit plus être en mesure de participer à une prière ou à une quelconque activité juive »[8]

Auberge shalom

Que pouvons-nous faire ?

Il est important si on est témoin d’une violence conjugale, au regard même du verset qui nous demande « de ne pas rester indifférent aux sangs d’autrui » (Lévitique 19; 16), d’intervenir en appelant immédiatement le 911 ou l’Auberge Shalom au 514 731 08 33 dont la ligne est ouverte en permanence 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 (9). 

Même si chaque histoire est particulière, les sentiments des femmes victimes se ressemblent. Après le non dit ou le déni, il y a la honte, la solitude, le désarroi, la culpabilité  - alors que ce sont elles qui ont essuyé les coups, les blessures et les insultes parfois devant leurs enfants ! - et la peur. Peur de parler à l’intérieur, de ne pas être crue, d’être rejetée par leurs familles ou leur communauté ; peur de parler à l’extérieur, de se retrouver dans un milieu non juif et de s’imaginer perdre la garde de ses enfants alors que des lois les protègent et que l’Auberge Shalom les accueille dans un contexte où les règles du judaïsme sont respectées.

A l’heure du danger pour une femme et souvent pour ses enfants, il est impératif de les entendre, de réagir de ne point préserver son confort ou celui du groupe. Rappelons-nous encore cette injonction talmudique : « c’est pour la « vie que le mariage a été institué, pas pour la souffrance » (traité Ketouvot 61a du T.B)

La responsabilité d’une communauté, de ses leaders, de ses rabbins et de ses membres, est donc ici sollicitée au regard de l’éthique développée par les sources juives, source d’humanité.  

Sonia Sarah Lipsyc



[1] Une première version de cet article a été publié dans le LVS (La Voix Sepharade), Montréal, Automne 2014. Il reprend un article que j’avais écrit « Protéger les femmes juives victimes de violences conjugales », Arche,Juin 2007, n°590 p22-23 bonifié notamment par la lecture de l’article du talmudiste Herve-Elie Bokobza, « Que dit la Torah au sujet de frapper sa femme ? », avril 2011, disponible à la rubrique « Articles » de l’auteur sur facebook.

[2]A la demande de l’Association WIZO/France, dirigée alors par Nathalie Cohen -Beizermann, Présidente et Yvette Sebbag, directrice administratrice, j’avais mené en 2007, une enquête qualitative sur cette problématique tout aussi taboue au sein des communautés juives de l’hexagone. Les résultats et les préconisations de cette enquête ont décidé la WIZO et la Coopération féminine à créer l’Association NOA- Osez le dire. Initiative à laquelle s’étaient joints Le Fonds  Social Juif Unifié (FSJU), le CASIP-COJASOR et l’Œuvre de secours aux enfants (OSE) 

Pour les résultats de l’enquête cliquez ici.

 [3] Par exemple, la notion de viol entre époux dans le code pénal français ne date que de 1993 (voir sosfemmes.com et infosfemmes.com/adresses)

[4] Voir Professeur Avraham Grossman « La violence contre les femmes : opinions de rabbins du Moyen-Age » dans Crever le plafond de parchemin, Département d'Organisation et d'Education, WIZO Mondiale, Paris 2000. p 20

 [5] Cf « Even Haézer chap 154 » dans le Shoulkhan Arouch de rabbin Joseph Caro (15-16ème siècle) cité par Atlan (Gabrielle). Les Juifs et le divorce. Droit, histoire et sociologie du divorce religieux. Edition Peter Lang. Bern.2002, p 63-64

[6] Voir Professeur Avraham Grossman « La violence contre les femmes : opinions de rabbins du Moyen-Age » op cité.

[7] Pour l’ensemble de cette question de l’imposition du divorce religieux en cas de violences conjugales ou de la relecture d'un passage apparemment ambigu de Maimonide sur la violence conjugale, voir Herve-Elie Bokobza, « Que dit la Torah au sujet de frapper sa femme ? », op cité.

[8] Kobi Nahshoni, « Rabbi : Violent Husbands should be ostraziced », Ynetnews, 12.03.2010

(9) En France faire  01 47 07 39 55 qui fonctionne du lundi au jeudi de 10h à 16h.