Nous avons présenté cet article de Alieza Salzberg dont nous proposons ici une traduction, dans notre précédent article «Quand les Juifs se réapproprient leurs textes… »

"Un nouveau modèle d’apprentissage: La yeshiva, l’école talmudique comme un département de recherche et développement du monde juif" par Alieza Salzberg

Talpiyot(Hommes et femmes étudiant à la Yeshivat Talpiot à Jérusalem, photo de leur site)

Le nom de la place traditionnelle où la Torah est enseignée, s’appelle une yeshiva, littéralement une place où l’on s’assoie. De nos jours, beaucoup de ces institutions religieuses ne recherchent que la stabilité – ne pas bouger et maintenir un statut quo. Étudier pendant de longues heures peut enrayer l’évolution de la pensée juive et il n’est pas nécessaire qu’il en soit ainsi. Actuellement, alors que le peuple juif doit régler nombre de questions – qui est juif, les droits de la personne, les rôles respectifs de la femme et de l’homme dans le cadre de la révolution féministe – nous ne pouvons nous contenter d’une religion figée dans le passé. Des premiers textes monothéistes à l’idiosyncrasie (au procédé ndr) du Talmud, les études et les écrits juifs ont toujours été autant créatifs qu’innovateurs. Aujourd’hui aussi, nos institutions devraient se développer rapidement.                  

À la Yeshivat Talpiot, où je suis à la fois co-directrice et éducatrice, nous considérons la Yeshiva comme un centre de recherche et de développement, un lieu où les textes anciens sont analysés à la lumière des défis et des valeurs d’aujourd’hui.

Aliza_Salzberg(Alieza Salzberg)

La Yeshivat Talpiot est un lieu moderne d’enseignement à Jérusalem, où les Israéliens étudient un programme d’étude familier – le Talmud, Midrash et Tahakh (Bible hébraïque)– dans une atmosphère sérieuse, créative et dans un environnement respectueux et égalitaire. Comme le ferait un département  «R&D»[1], chez Google ou Apple, nous voulons créer un espace d’étude intensive et d’expérimentation. Pour favoriser la prochaine avancée, nous devons associer une bonne connaissance de nos traditions à une capacité de prévoir nos prochaines étapes.         

Comment peut-on établir une Yeshiva « R&D »?

Voilà quelques-unes des idées que nous avons considérées lorsque nous avons commencé à mettre sur pied la Yeshivat Talpiot, il y a trois ans.

1.Le modèle traditionnel d’enseignement intensif a beaucoup à offrir.

La yeshiva « au sommet de la montagne »(la tour d’ivoire) protège ses étudiants du rythme accéléré de la planète, du culte de la célébrité et de la course effrénée pour accumuler richesse et prestige. Pour de jeunes adultes s’offrant une pause, soit avant ou après le collège, cette isolation temporaire, loin du stress de la société moderne peut être enrichissante, et suggère une pause, permettant de se plonger dans le royaume des idées. Ces différentes expériences permettent aux futurs avocats, professeurs, hommes d’affaires, artistes et citoyens, de définir les priorités qui les serviront lorsqu’ils replongeront dans le monde actuel.       

2. Un programme d’enseignement trop concentré confine à l’isolement, a ses embûches, et en particulier, suscite un détachement envers la communauté juive. Malheureusement, nombres de yeshivot (pluriel de yeshiva ndr) s’efforcent de rester loin des défis de la démocratie, du féminisme et de la pause « post-moderniste » de la société religieuse. Beaucoup tentent d’arrêter le temps et déifient une vision passéiste du judaïsme, ignorant les changements tant politiques que sociaux, qui surviennent autour d’eux.             

3. À la Yeshivat Talpiyot, nous avons appris de nos étudiants, que l’isolation crée chez nombre d’entre eux une approche désincarnée de la religion.

Ce que les étudiants apprennent à la yeshiva, lorsqu’ils retournent à la réalité, leur semble coupé de la réalité, vieillot, voire problématique. Exaspérés et en signe de protestation, de nombreux jeunes juifs rejettent le monde de la Torah, laissant aux autres le soin de s’interroger sur les questions vitales et de donner leurs réponses. 

Par exemple, la féministe prend du recul car elle ne peut digérer son exclusion de la synagogue ou l’inégalité du mariage traditionnel; mais si elle ne prend pas fermement position, elle se retrouvera livrée à elle-même au bureau du rabbin pour son mariage. De même, l’activiste pacifiste qui met de côté le langage de la Torah, ne pourra aborder des sujets tels que la politique de sécurité, le nationalisme et la gouvernance avec ses amis religieux. Il en résulte –et cela est dangereux – que les plus importantes questions auxquelles Israël et le monde juif, dans son ensemble, sont confrontés, tels que la conversion, le mariage et le divorce, l’inhumation et l’identité nationale, sont laissées – par défaut – aux institutions rabbiniques «traditionnelles»[2].

4. Le nouveau modèle, une yeshiva « R&D », peut combler le fossé entre notre riche héritage et les questions qui se posent aujourd’hui. À la Yeshivat Talpiot, nous abordons les questions importantes et significatives de la société civile et religieuse et établissons un centre     « R&D » sur les questions juives. Bien que notre faculté et nos étudiants aspirent à changer le monde, nous croyons aussi que nous ne pouvons et ne voudrions pas méconnaître des milliers d’années de tradition; la halakha (loi juive ndr)et la culture juive nous fournissent de solides fondations sur lesquelles nous appuyer, un langage pratique riche et spirituel, avec lequel travailler. Nous n’avons pas à nous asseoir et étudier pendant des jours, des mois et des années pour trouver des solutions aux problèmes de notre communauté[3]. Les questions concernant tant les synagogues que la politique israélienne font partie de l’étude de la Torah et de l’édification de la communauté. Nous nous asseyons, nous nous détendons, faisons des recherches et les développons, mettons nos livres de côté, prêts à avancer dans le monde.

5. Les étudiants doivent être actifs et émancipés afin de s’investir dans le travail exigeant que représentent la recherche et le développement. Beaucoup d’étudiants qui se retrouvent à la Yeshiva Talpiyot, proviennent du monde en perpétuel mouvement des nouvelles en capsules (clip vidéo ndr), des slogans politiques et demandent des réponses pertinentes et immédiates. Ils espèrent travailler sur des textes qui justifient leur point de vue, un système économique moral ou une sexualité plus positive; ils sont impatients. Notre tâche consiste à enseigner à ces étudiants à réfléchir et prendre une pause. Nous leur donnons les outils qui leur serviront à long terme et leur feront accepter la complexité de la religion, de la politique et de la vie elle-même. Ultimement, l’étendue de leur connaissance soutiendra d’autant plus leurs valeurs, des valeurs ressenties dans les profondeurs de leur vie. Pour d’autres étudiants, entraînés à apprendre passivement, à accepter ce qu’on leur enseigne,  ne rien remettre en question, nous cherchons à éveiller leur sens critique, à changer leur vision du monde tel qu’ils le perçoivent. Nous espérons que les jeunes femmes et jeunes hommes qui étudient dans nos classes, sont conscients des conséquences politiques (au sens large ndr) découlant de leur interprétation des textes.

Mis à part le terme yeshiva, un autre mot retentit dans nos couloirs : « halakha » (loi juive ndr), littéralement « aller » Ce mot hébreu, utilisé pour évoquer la Loi et les discussions légales dans la tradition talmudique, englobe l’idée que la religion évolue constamment, qu’elle est en mouvement dans la communauté qui la pratique.

L’étude juive ne s’est jamais contentée d’une mémorisation statique du passé. C’est un procédé de « R&D », d’étude approfondie de la sagesse contenue dans la Torah, et d’imagination éclairée.

Nous invitons ceux que notre expérience intéresse, à se joindre à nous, à fusionner les valeurs contenues dans les termes yeshiva et halakha : lire de manière intensive et transporter nos connaissances dans la société.

 Alieza Salzberg est co-directrice et éducatrice à la Yeshiva « Taliyot », à Jérusalem. 

Source : Alieza Salzberg, “A New Model of Learning : The Yeshiva as R&D Department of the Jewish World”, 12.11.12, Jewish Philanthropy http://ejewishphilanthropy.com/a-new-model-of-learning-the-yeshiva-as-rd-department-of-the-jewish-world/

Texte traduit par Michel Mons



[1] « (…) ensemble des activités entreprises « de façon systématique en vue d’accroître la somme des connaissances, y compris la connaissance de l’homme, de la culture et de la société, ainsi que l’utilisation de cette somme de connaissances pour de nouvelles applications. » définition établie par l’OCDEManuel de Frascati, édition 2002, p. 34 et p. 87-89. Voir Recherche et Développement sur Wikipedia

[2] Voir à ce sujet Sonia Sarah Lipsyc, « Création d’écoles pluralistes (laïques et religieuses) dans l’Education publique en Israël » en introduction à « Une révolution dans l’éducation arrive en Israël », Judy Lash Balint, 20.11.12. 

[3] La loi juive offre de nombreux dispositifs pour statuer de façon dynamique sur toute sorte de problématiques si tant est que l’on est prêt à en user. Voir, par exemple, Sonia Sarah Lipsyc, « Loi juive religieuse ("halakha"), Etat d'Israël et condition des femmes », 1.07.2010