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(Capture d'image de la vidéo "Woman arrested at the Western Wall")

Une fois de plus, des femmes, au nombre de quatre, ont été arrêtées par la police, dimanche dernier, le 19 août, au Mur des Lamentations à Jérusalem[1]. Leur délit ? Elles priaient … vêtues d’un talit (châle de prière).Ce vêtement rituel est habituellement porté par les hommes mais pour la majorité des décideurs orthodoxes de la loi juive, au cours de l’histoire, rien n’interdirait à une femme de porter un talit[2]. Cependant, pour d’autres, le  châle de prière  reste l’apanage d’un vêtement rituel masculin et il serait arrogant voire interdit à une femme de le mettre sur ses épaules. Dans le monde juif non orthodoxe, il est courant, depuis des décades, de voir des femmes porter un châle de prière  au cours d’un office ou d’une cérémonie religieuse.

Ces quatre femmes arrêtées appartiennent aux « Femmes du Mur » (WOW), un groupe pluraliste de prières, composé de femmes affiliées aux divers courants du judaïsme orthodoxe et non orthodoxe. Ce groupe se réunit chaque mois à l’occasion de la fête de Roch Hodesh(renouvellement de la lune). Elles commencent leurs prières au Mur avant de se diriger, un peu plus loin, vers l’Arche de Robinson pour poursuivre leur office religieux et notamment lire la Torah.

C’est là, le compromis imposé par la Cour Suprême en 2003, toutefois la controverse porterait sur une absence ou une ambigüité juridique. D’un côté, le porte-parole de la police, Shmuel Ben Ruby, a affirmé « que les femmes sont seulement autorisées à porter des châles de prière « féminins », c’est à dire « multicolores et drapés autour du cou»[3] et non les châles de prière blanc ou avec des rayures bleues ou noires que portent les hommes. D’un autre côté, AnatHoffman, la présidente du W.O.W., a affirmé « qu'elle n'avait pas connaissance d'un quelconque accord relatif au type de châle de prière acceptable »[4]. Aussi des femmes continuent de porter leur châle de prière, quelle que soit la couleur, et les policiers les surveillent… Mais il semblerait bien que d’après l’arrêt de la Cour Suprême, le port du châle de prière traditionnel comme d’un rouleau de la Torah (sefer Torah ) soit interdit afin de ne pas porter atteinte à la sensibilité religieuse de certains… Les femmes qui choisissent de s’en vêtir, défendent donc leur sensibilité… et espèrent, d’une part, banaliser cet acte et donc œuvrer à l’évolution des mentalités mais aussi, comme l’exprime, Anat Hoffman, en référence à la lutte non violente de Martin Luther King, souhaitent « dramatiser l’injustice ». Une manière d’éveiller les consciences.

Regardez cette vidéo (de Woman arrested at the Western Wall"), contrairement aux autres arrestations répétitives et violentes depuis des mois, celle-ci s’est passée  plus calmement… Il reste qu’un policier entre dans l’enceinte du Mur réservée aux femmes et demande à l’une des quatre femmes qui porte un châle de prière  traditionnel de le suivre au poste de police. Cette dernière, conformément à un usage de respect, s’éloigne en marchant à reculons du Mur.

Selon la loi « pour avoir troublé la paix publique, conformément à la réglementation 201 A4, (…) elles (les femmes arrêtées pour port de châle de prière ndr) seraient passibles de six mois de prison. Et pour avoir transgressé l’article 287A, en réalisant un acte religieux qui « offenserait les sentiments des autres », elles encourraient jusqu’à deux ans de prison. »[5].  En fait, elles ont écopé de 50 jours d’interdiction de fréquentation du Mur pour port « illicite » de talit[6].

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(Page de couverture du livre de prières pour "roch hodech", du groupe des femmes du Mur)

Au-delà de l’absurdité et de l’offense d’une telle répression – punir au Mur occidental des femmes juives pour port de châle de prière ou d’autres fois pour port d’un rouleau de la Torah – l’une des questions de fond qui se pose est : quelle est la place du Mur des Lamentations ou Mur occidental au sein du judaïsme contemporain ?. Il est, en effet, le lieu le plus « saint » pour la tradition juive, fréquenté, le plus souvent, avec émotion par les Juifs du monde entier (et des non Juifs, bien sûr).

Le Mur doit-il être sous l’autorité exclusive d’un rabbinat officiel orthodoxe alors que ce dernier s’est beaucoup radicalisé ces trente dernières années ? Comment l’unité du peuple juif autour du Mur peut-elle se réaliser alors que l’orthodoxie devient ultra-orthodoxe, ne laissant de place ni au pluralisme juif religieux –  rappelons que le monde juif non orthodoxe est légèrement majoritaire dans le monde – ni aux différentes sensibilités à l’intérieur du monde juif orthodoxe ? Il y a ainsi au sein du judaïsme moderne orthodoxe, des femmes qui lisent la Torah pour les femmes et pour les hommes, dans des congrégations en Israël ou aux Etats-Unis. Le rabbin Samuel Rabinowitch, responsable du Mur des Lamentations, estime lui, que les Femmes du Mur qui souhaitent porter un châle de prière ou un rouleau de la Torah, « agissent par provocation »[7]. Il ne considère pas que la «coutume d’un endroit» (minhag hamakom) puisse évoluer alors même qu’il fut un temps où il n’y avait même pas de barrière de séparation (mehistsah) entre les hommes et les femmes au Mur et que la loi juive autorise, à tout moment, l’abandon de coutumes désuètes ou trop strictes[8].

Une autre alternative ne serait-elle pas que le Mur, au regard même de cette préoccupation d’unité, soit inclusif ?

Inclusif à l’égard des femmes qui pourraient, elles aussi, sonner du chofar (corne de bélier), lire dans la Torah, prier comme elles le souhaitent, etc…

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(La célèbre photo de David Rubinger en 1967 et celle qu'il a faite sur ce modèle des "Femmes du Mur" en 2012, tirée de “Women of the Wall recreate iconic Six Day War image”, Ynet, 11.08.12 )

C’est, animées de cette conviction, que les Femmes du Mur ont pris une initiative emblématique et spirituelle... Elles ont contacté pour leur projet « Liberating the Wall 2012 », David Rubinger, l’auteur de la fameuse photo de 1967, où trois soldats de Tsahal regardent le Mur que leur unité venait de « libérer », permettant ainsi aux Juifs de nouveau d’y avoir accès. Non seulement, l’artiste leur accorda de réaliser une photo similaire mais de plus, il insista pour la réaliser gracieusement. « Pour moi, vous êtes les véritables libérateurs du Mur » ajoutant « si vous regardez les photos que j’avais faites du Mur, vous verrez que les hommes et les femmes sont ensemble. Aujourd’hui, ils (les éléments radicaux religieux) ont foutu dehors les femmes. Et le Roi David ne serait certainement pas assez « Juif » à leurs yeux »[9].

Dans la foulée, l’IRAC (Israel Religious Action Center),l’aile juridique du judasm réformé dont Anat Hoffman est la directrice exécutive et l’IMPJ (Israël Movement for Reform and Progressive Judaïsm), s’appuyant sur le fait que le Mur appartient au patrimoine juif, ont déposé un recours auprès de la Cour Suprême pour « exiger un changement dans la composition du Conseil du Mur occidental où ne siègent actuellement que des Juifs orthodoxes. Ils souhaitent que ce conseil « incarne la réelle diversité du peuple juif en Israël et dans la diaspora »[10] et appelle à signer une pétition dans ce sens : "Every voice at the Western Wall".

 Sonia Sarah Lipsyc

[1] Nous avions déjà évoqué cette problématique sur ce site dans notre article du 25 juin 2012 : «Une femme arrêtée par la police au Mur des lamentations pour avoir porté un châle de prière ("talit") ».

[2] Voir notamment Maimonide (1135-1224) dans « Lois sur les « tsitsits » (franges rituelles) » 3:9 qui stipule que « les femmes sont exemptées de la loi biblique concernant le châle de prière. Les femmes qui le portent s’en enveloppent sans aucune bénédiction, comme c’est le cas d’autres commandements d’injonction positive (à accomplir dans un temps déterminé ndr) dont sont exemptées les femmes. Si elles veulent se prévaloir de ce droit sans bénédiction, on ne les en empêche pas. ».  

[3] Voir « Woman detained at Kotel wearing tallit », Jeremy Sharon and Melanie Lidman, 21.06.2012, Jerusalem Post

[4] Ibidem.

[5]A shameful Day at the Western Wall”, Anat Hoffman, 20.08.12 

[6] « Les femmes habillées d’un châle de prière interdites de Mur du Kottel durant 50 jours », posté par l’administrateur, Alya Express News, 19/08/2012

[8] Sur les possibilités d'invalidation d'une coutume, voir notamment Bruno Fiszon, "Le Minhag : la coutume dans la loi" dans Le Droit interne hébraïque, sous la direction de Frank ALvarez-Pereyre et Lionel Panafit, P.U.S, 2004, p 101.

[9]Women's group "liberates" the western Wall”, Aaron Kalman, 9.08.12, Times of Israel