Nouvelle_image(Jeune ultra orthodoxe devant jeune soldat)

Dans l’article ci-dessous, René H. Levy, pharmacien, juif observant, évoque la notion de responsabilité collective (« arevout »)[1] au sein du peuple juif plus spécifiquement en relation avec la situation actuelle en Israël. Il met en évidence, en se référant également à la psychologie sociale, la manière dont certains groupes se perçoivent mutuellement : les ultra orthodoxes ou « harédim[2], les laïques ou ceux qui vivent dans les implantations en Judée Samarie ou en Cisjordanie. 

René H. Lévy souligne l’importance de l’enseignement de la responsabilité collective ou mutuelle (« arevout »), notion essentielle dans le judaïsme, au sujet de laquelle nous avons déjà consacré un article[3] et grâce à laquelle le peuple juif doit aussi sa pérennité. Ce vivre ensemble, entre Juifs, est l’un des défis majeurs que doit relever l’État d’Israël ainsi que les communautés juives de diaspora. Et nous y sommes particulièrement sensibles dans ce blog.

Toutes les notes de l’article sont de la rédaction.

Les ultra orthododoxes (« haredim ») : De la division à la responsabilité collective ou mutuelle (« arevout »)

Les évènements des derniers mois nous enseignent que le peuple juif doit mettre plus en valeur la notion de peuple et de responsabilité collective

Par René H. Levy, 18.03.2012, "Times of Israël".

Les Juifs de la diaspora ont toujours été fiers de constater que l’État d’Israël fonctionnait de façon entièrement démocratique. Récemment, cette démocratie, son point fort, a subi de nombreuses attaques, suite à des heurts – largement publicisés – impliquant le segment ultra-orthodoxe (« haredi ») de la société israélienne. Des commentaires rapportant que l’État d’Israël évoluait vers une théocratie style iranienne, un « Haredistan », ont du être démentis. Le ton des éditoriaux suggérait qu’il se passait des évènements sans précédent dans la société israélienne – une possibilité de guerre civile ; et que la société israélienne allait à vau-l’eau.

Le président Shimon Peres, déclarait que le conflit à Beth Shemesh[4] constituait un « test pour notre nation, lui permettant de  sauver la majorité des griffes d’une petite minorité qui rogne les fondations de la démocratie ».

Ces évènements et leurs analyses, ont laissé plusieurs questions sans réponses.

Par exemple, comment a-t-il été possible qu’un groupe ne représentant que huit pour cent[5] de la population juive, qui se définit lui-même comme ultra orthodoxe (« haredi »), puisse mener la société israélienne au bord d’un tel désordre civil ? Comment a-t-il été possible que de telles fissures apparaissent au moment où l’État d’Israël fait face à une menace iranienne sans précédent, celle d’un génocide nucléaire?

Une réponse vient à l’esprit : la construction d’une société israélienne homogène requiert plus de deux générations. En 2005, Nathan Sharansky écrivait qu’Israël « est une société composée de groupes distincts qui tendent à se refermer sur eux-mêmes, placent leurs intérêts sectaires au-dessus de ceux de la nation, et luttent entre eux pour contrôler le pays. Cela n’est pas de bon augure pour une société qui n’est encore que dans sa phase de formation et qui lutte toujours pour sa survie».

Envie et mépris

 Il y a des leçons à tirer, en psychologie sociale, par exemple, de la faiblesse inhérente d’une société subdivisée en groupes.

Dans toute société, des groupes gèrent leurs objectifs communs et leurs membres, en tablant sur l’émotivité du groupe. Appartenir à un groupe augmente la puissance d’un individu car    « le groupe amplifie le soi », il fournit une identité, une cohérence, valorise et aide l’individu à dépasser son anxiété et ses incertitudes.

Un aspect important du comportement de groupe, est que celui-ci s’organise à partir de deux émotions humaines fondamentales : l’envie et le mépris.

Comme il est naturel que les individus se comparent aux autres, les groupes aussi ressentent le besoin de prêter attention aux autres groupes s’ils veulent contrôler leur propre destin. De telles comparaisons, cependant, mettent en lumière les contradictions à l’intérieur du groupe. Si un groupe pense qu’il est désavantagé pour quelques raisons, injustes ou imméritées, les relations peuvent devenir instables et déboucher sur une action collective, à savoir, violence et agression.

Les Juifs sont particulièrement sensibles aux inégalités entre les groupes car ils se sentent liés les uns aux autres, et partagent une profonde aversion de l’injustice enracinée dans leur héritage abrahamique.

Les ultra-orthodoxes (« haredim ») sont des cibles faciles pour les caricaturistes qui les montrent comme se vivant « plus saints que toi » face aux autres Juifs, oublieux de l’égalité des sexes et « sans foi ni loi »[6].

Ces caractéristiques s’appliquent aux ultra-orthodoxes à cause de leur identité et de leur sentiment d’estime de soi totalement dépendants du ou des groupes voire des sous-groupes auxquels ils appartiennent. Une telle identification au groupe devient un problème si elle supplante un sentiment d’appartenance au peuple juif ou une identité nationale. Si un Juif  « haredi » pense qu’il est avant tout un ultra-orthodoxe ensuite un Juif, puis un Israélien, l’identification au groupe devient dangereuse pour la société (nous soulignons).   

Les ultra-orthodoxes sont aussi des cibles faciles pour les caricaturistes des médias qui les montrent comme se vivant « plus saints que toi » face aux autres Juifs, oublieux de l’égalité des sexes, « sans foi ni loi » et insistant sur le fait que nombre d’entre eux ne font pas leur service militaire[7]. Ces grands titres ont pris l’allure d’une vaste campagne « anti-ultra orthodoxe » partagée par une large partie de la société israélienne.

Les « harédim » sont conscients de l’image qu’ils projettent. Leur impression d’être détestés et méprisés a déclenché chez eux une réaction émotive, un sentiment d’agression : une colère à court terme et une haine à long terme. À ce stade, ils deviennent même oublieux de la menace iranienne.

Se concentrer sur le peuple juif

En plus des recommandations demandant que le Premier Ministre conçoive une nouvelle convention civile[8] entre  les ultra-orthodoxes et la société israélienne, il est suggéré que les ultra- orthodoxes posent des gestes positifs, afin de regagner la confiance et le respect des autres Juifs.

En même temps, l’ensemble de la société non ultra-orthodoxe doit réaliser que le Juif est extrêmement sensible aux opinions des autres Juifs et que la douleur causée par le mépris est d’autant plus amplifiée.   

À travers notre histoire, le sentiment de responsabilité collective ou mutuelle (« arevout ») a été  « le remède juif » pour répondre au défi posé par toute sorte de division entre les différents groupes.

Il y a urgence également à faire face aux dangers occasionnés par des divisions d’autres groupes comme celui des 6% d’Israéliens vivant en Judée et Samarie (Cisjordanie ndr) qui pourrait être ostracisé suite à des malentendus, une propagande haineuse ou du ressentiment[9].         

Nombre de Juifs sont plus sensibles aux stéréotypes, aux critiques et à l’exclusion par d’autres Juifs qu’aux menaces extérieures ou à leur survivance.

Les évènements des derniers mois montrent que les nouvelles générations d’Israéliens et la diaspora juive exigent davantage de mettre l’accent et de se concentrer sur la notion de peuple juif en tant que collectivité.

La collectivité juive est unique parce qu’elle est fondée sur le concept de responsabilité mutuelle (« arevout ») qui transcende une allégeance individuelle à un ou des groupes spécifiques, quelle qu’en soit l’étiquette.

À travers notre histoire, cette notion de responsabilité collective (« arevout »)a été le    

« remède juif » aux défis posés par toutes circonstances suscitant la division des groupes. Donc, une action globale est nécessaire pour intégrer l’enseignement de responsabilité mutuelle (« arevout »)dans le programme des écoles primaires, secondaires et les collèges. Si nous franchissons cette étape, il ne prendra sans doute pas plus d’une génération au peuple juif pour devenir « une lumière pour les nations »[10].

Rene_Levy_mediumLe Dr Rene H. Levy est professeur émérite en pharmacie, à l’Université de Washington, et l’auteur d’un ouvrage récemment publié : « Baseless Hatred : What is and What you can do about it », Gefen Publishing House, 2012 où la question de haine gratuite (« sinat h’inam ») est abordée d’une façon analytique.               

Cliquez ici pour le texte original « The haredim: From divisiveness to ‘arevut’ »,Times of Israël, March 18, 2012. 

 Texte traduit par Michel Mons. Notes rédigées par Sonia Sarah Lipsyc.



[1] Nous traduisons « arevout » par responsabilité collective ou par responsabilité mutuelle ou les deux à la fois.

[2] Littéralement de l’hébreu, « les craignant Dieu », appellation choisie par les « harédim » eux-mêmes. Nous userons dans cette traduction du terme ultra orthodoxe ou « haredim » ou des deux à la fois.

[4] Voir sur ce blog, notre article « La ségrégation sexuelle ou des genres en Israël : Etat des lieux », articles du 1 et 8 janvier 2012.

[5] Les chiffres varient entre 8 et 10% cependant « selon un rapport de l'université de Haïfa, paru en novembre 2011, 30 % des nouveau-nés juifs en Israël sont aujourd'hui « haredim ». La proportion des Juifs ultra-orthodoxes dans la population nationale devrait (…) être de15 % en 2025 » (Matt Friedman, « Les « haredim » à l'aube de grands changements ? » Jérusalem Post en français, 17.01.11).

[6] A entendre probablement « sans foi ni loi » dans d’autres registres que leurs crédos de groupe.

[7] En 1950, David Ben Gourion dans sa lettre du Statu Quo avec le monde « haredi » et à la demande de ce dernier, exemptait de l’obligation du service militaire les jeunes hommes qui étudiaient dans des « yeshivot » (écoles talmudiques). A l’époque cette dispense ne concernait que quelques centaines d’étudiants aujourd’hui, ils sont des dizaines de milliers.

[9] La population israélienne qui habite dans les implantations en Cisjordanie est variée. Elle est composée d’une minorité de Juifs ultra-orthodoxe ou laïques qui y résident pour de raisons économiques car l’accès aux logements est notamment plus accessible. D’autres laïques s’ajoutent à une majorité  de Juifs orthodoxes et sionistes qui choisissent de vivre en Cisjordanie comme autrefois dans la bande de gaza (« goush katif ») pour des motifs idéologiques et religieux.

[10] Isaie 42 ;6.