Existe-t-il une ségrégation sexuelle dans les autobus en Israël (3) ?

Pour des raisons de commidité de lecture, nous mettons en ligne cet article en trois parties (ceci est la dernière).

Quelles sont les leçons (non exhaustives) à tirer de cette histoire au sujet du vivre ensemble entre Juifs religieux et laïques au sein de l’Etat d’Israël ?

 En Israël, le monde orthodoxe en particulier haredi  n’est pas majoritaire, mais il est en croissance d’un point de vue démographique.

Cette mouvance souhaite, elle aussi, être servie par les services publics conformément à ses critères restrictifs. C’est d’ailleurs parce que, Egged avait senti là un marché potentiel, lors d’une enquête en 1997, que la compagnie décida d’imposer cette séparation sexuelle ou genrée sur certaines lignes. Lignes publiques, rappelons-le, qui, si elles sont fréquentées sur certains secteurs par des orthodoxes, le sont également par un public diversifié.

Cette décision fut cependant unilatérale, sans concertation et on l’a constaté, source de discriminations et de violences. Jamais il n’a, par exemple, été envisagé que les femmes montent en premier, s’asseyent à l’avant[1] ou même que l’espace de séparation se dispose autrement (hommes à droite, femmes à gauche). Et qui plus est, bien sûr, que le choix soit laissé aux passager(e)s ou aux couples.

Egged a tout simplement réitéré sur des lignes publiques un ordre genré qui se pratique dans les milieux ultra-orthodoxes où les femmes sont reléguées à l’arrière.

Cependant, même si cet ordre radical a été accepté par l’ensemble du monde orthodoxe, il existe au sein de celui-ci des avis partagés sur la question de la mixité se fondant également sur la loi juive ( Halakha). Ainsi « (…) dans un autre domaine, certaines autorités de la loi juive orthodoxe autorisent, par exemple, que des hommes et des femmes d’une même famille s’assoient à la même table au cours d’un banquet de noces.

Quant au rabbin Ovadia Yossef, ancien grand rabbin séfarade de l’Etat d’Israël et mentor spirituel du parti politique israélien Shass, il a eu l’occasion d’écrire qu’il n’était pas interdit, par politesse, de laisser une femme monter devant soi dans un autobus »[2].

De même, l’un des plus grands décideurs de la loi juive du siècle dernier, le rabbin Moshe Feinstein (1895-1986), autorisait « de voyager dans le métro et les autobus pour aller travailler même s’ils étaient très encombrés (…) et qu’il n’était pas interdit de s’asseoir à côté d’une femme quand il n’y avait pas d’autre endroit disponible (…). Il précisait que si quelqu’un avait des pensées licencieuses - ce qui était regrettable et « résultat de l’oisiveté » - alors il devait s’abstenir d’utiliser ces moyens de transports »[3].

Aussi, peut-on s’étonner qu’ait été privilégiée l’opinion ou la pratique la plus radicale au détriment d’autres décisions halakhiques (de la loi juive) ? Pourquoi occulter cette pluralité du monde orthodoxe et du judaïsme, en général ? On peut aussi se demander pourquoi les communautés orthodoxes et les partis politiques religieux qui se reconnaissent ou soutiennent des avis différents en la matière, n’ont pas fait entendre leur voix ?!

N’ont-ils pas plutôt préféré consentir à cette situation ?

 Mais l’une des questions essentielles que soulève le cas des bus Egged est de savoir si le monde ultra-orthodoxe («haredi » soutenu, de facto, par l’ensemble du monde orthodoxe, est en droit d’imposer ses normes dans l’espace public ? Normes en contradiction avec les droits de la personne (liberté, dignité) et l’égalité des sexes tels qu’inscrits dans la loi et la jurisprudence israéliennes.

L’exemple de la séparation sexuelle dans les bus Egged est d’autant plus inquiétant que l’on assiste depuis quelques années à une extension de la séparation sexuelle dans l’espace public autant dans des quartiers orthodoxes que dans d’autres lieux ou espaces communs entre laiques et religieux.

 Nous ne citerons ici, en conclusion, que quelques exemples :

-          Trottoirs séparés pour hommes et pour femmes dans certaines rues des quartiers religieux de la ville de Beth Semesh où la population haredi  grandit non loin de Jérusalem[4]. Beth Shemesh où l’on a tenté de caillasser en 2006 des bus mixtes[5] et où on l’a vu, il y a peu, des femmes juives appartenant à une secte se promener en burka[6]

FemmesenBurka

Trottoirs séparés ou interdits aux femmes à Jérusalem dans les quartiers de Geoula ou de Mea Sharim, au cours de certaines manifestations comme la vente des loulavim (palme de dattier accompagné de cédrat, branches de myrte et de saule) en préparation de la fête de Souccot ou durant cette fête. Mais là aussi, suite à un recours d’un groupe de femmes notamment ELLA (groupe féministe israélien) auprès de la Cour Suprême, cette dernière a condamné cette séparation ou ségrégation des sexes estimant « qu’il ne devait pas y en avoir dans l’espace public de l’Etat d’Israël ». La Cour a également condamné la mise en place dans ces quartiers, de comités des « gardiens de la modestie » (tsinyout)[7]. Cependant, le groupe à l’initiative de cette action, soutenu par des membres du Conseil municipal de Jérusalem, protestant contre « la léthargie de la police » et dénonçant « toutes sortes d’ententes tacites prises avec la communauté orthodoxe », a exigé, que « la police mette fin à cette séparation illégale »[8].

HommesSoucot

-          Dispensaires médicaux ( Koupat Holim) à Jérusalem et de nouveau à Beth Shemesh avec entrées et salles séparées pour les hommes et les femmes et où le public exige des médecins du même sexe que les patients[9].

-          Concerts dans des salles municipales ou financées par les municipalités où des chanteurs demandent impérativement que les hommes et les femmes soient séparés en souhaitant que ces dernières soient au balcon ou à l’arrière, parfois même surveillées par « des gardiens de la modestie ». Ce fut le cas, pour la première fois, l’année dernière à Tel-Aviv, pour le spectacle du chanteur Yaniv Ben Machiah’ à l’Auditorium Mann financé en grande partie par la municipalité. Le maire Ron Huldai a regretté cette décision de la direction de l’Auditorium, tout en rappelant que « Tel-Aviv, ville pluraliste et démocratique, respectant (…) toutes les manières de vivre, autorisait la location des bâtiments municipaux pour des évènements divers ».

Ce à quoi, Tamar Zandberg, membre du Conseil municipal qui dirige la commission des droits des femmes de la ville, lui a répliqué : « que cette coutume de ségrégation sexuelle qui n’avait rien à voir avec la vie juive et religieuse venait de cercles obscurantistes et ne cessait de croître (…) » et que la municipalité « devait interdire  une telle pratique machiste et primitive (…) dans les institutions municipales au cœur de Tel-Aviv »[10].

Autre exemple, en novembre dernier, la municipalité de Jérusalem avait alloué une subvention de 250.000 shekels pour la venue du chanteur religieux Shwekey, celui-ci exigeant une stricte séparation des sexes alors qu’il devait chanter dans une grande salle de Jérusalem devant un public de l’armée Tsahal à l’occasion de la fête de Hanoukah. Mais face aux protestations contre cette exigence de séparation des sexes de la part d’un chanteur qui « né à Jérusalem, n’avait jamais fait son service militaire car exempté par la loi comme (israélien) résident à l’étranger » [11], la municipalité de Jérusalem a annulé son engagement[12].

-          Cette ségrégation sexuelle s’exerce aussi, comme le fait remarquer la journaliste israélienne Peggy Cidor, dans des lieux symboliques comme le Mur occidental dit des lamentations (Kotel) où se tenaient des cérémonies civiques diverses. « Depuis quelques années déjà », écrit-elle, « les femmes-soldates n'ont pas le droit de chanter, ou de prêter serment à haute voix au Kotel lors des cérémonies de fin de période d'entrainement (tironut) de l’armée israélienne (Tsahal). Résultat : les cérémonies ne se tiennent plus au Kotel  ! Par la suite des cérémonies de remise de premières cartes d'identité israélienne aux nouveaux immigrants, organisées par l'Agence juive et le Ministère de l’Intégration, ont elles aussi été annulées, suite à l'exigence du rabbin en charge du Kotel, Shmuel Rabinovitch, afin que les dites cérémonies se tiennent sous une stricte séparation des sexes » . Et, elle conclut que tout ceci n’est rendu possible qu’à cause de « l'indifférence de la majorité des Israéliens, face à la détermination du monde  harédi »[13].

 Et en effet, ce que relève un rapport du Mouvement du Judaïsme Progressif[14], présenté devant une commission pour l’égalité civile et le pluralisme à la Knesset - à laquelle n’assistaient d’ailleurs que des députés de Meretz (gauche) et Kadima (Centre) - c’est que depuis dix ans, le phénomène des femmes physiquement séparées des hommes dans les lieux publics n'a cessé de croître.« La recherche a démontré » déclare Noa Sattath, directrice associée de l’IRAC, « que l'objectif n'était pas simplement une séparation, mais une élimination progressive des femmes de l'espace public »[15]. Et de souligner que jusqu’alors « la plupart des orthodoxes et des laïques n’étaient pas conscients du caractère généralisé de cette tendance »[16].

Or c’est là, l’un des enjeux essentiels du futur de l’Etat hébreu : la cohabitation des mondes religieux et laïc. Problématique que tout un chacun(e) en Israël et/ou en diaspora ne peut plus se permettre d’ignorer.

L’action au sujet des bus Egged l’a peut-être mis davantage en valeur. Il montre particulièrement, une fois de plus, que l’indifférence et/ou la résignation ne sont pas les seules réponses et démontre comment l’initiative de quelques-unes soutenues par une association civique pouvait porter ses fruits au sein d’un pays démocratique.

 Sonia Sarah Lipsyc avec la collaboration de Yaël Soussan pour la recherche et la traduction de certaines références et de FCB pour la relecture et corrections.

 Cet article paru en trois fois peut-être repris à condition de m'en informer et que sa source (nom de l’auteure, traductrice et correctrice) soit citée et que le lien avec le blog Judaismes.canalblog.com soit établi. Merci.

 


[1] Ce sont les femmes elles-mêmes qui montant à l’arrière poinçonnent leur carte d’autobus avec un poinçon mis à leur disposition…

[2]Voir « La Halakha est immuable mais ne cesse d’évoluer » réponse 2658 du rabbin orthodoxe Elie Kahn (1957-2008) sur www.cheela.org qui cite le rabbin Ovadia Yossef, dans Yabya Omer,6, O.H, 13.

[4] Chaim Levinson, «One sidewalk for men, one for mowen », Ynetnews, 21/11/2006.

[5] Ibid.

[7] Le principe de la modestie s’applique ici aux codes vestimentaires strictes auxquels devraient se conformer les femmes (jupes et manches longues).

[8] Toutes les citations sont tirées de « Jerusalem-Court Declares Gender Separate Sidewalks in Mea Sharim Illegal », 28/09/2010.

[9] Ricky Shapira-Rosenberg, « Excluded, For God’s Sake : Gender Segregation in Public Space In Israel », pages 12-13, septembre 2010.

[10] Ilan Lior, « Tel Aviv Mayor Under fire over city’s first ses-segegated concert », Haaretz.com, 12/01/2011.

[13] Interview personnel du 23/02/2010.

[14] Voir note 39.

[15] Rebecca Anna Stoil « Gender separation in public areas is growing », Jerusalem Post, 11/09/2010.

[16] Ibid.